Le lent suicide des détenus turcs d'extrême gauche 174 jours de grève à mort Plusieurs centaines de détenus accusés de terrorisme en Turquie sont en grève de la faim. Une lente agonie qu'ils font durer en prenant des vitamines et de l'eau sucrée. Par RAGIP DURAN ET MARC SEMO Le jeudi 12 avril 2001
Six morts contre l'isolement Deux «grévistes de la mort» Fatma Ersoy, 27 ans, et Nergis Gulmez, 31 ans, sont décédées hier, portant à six le nombre de victimes du mouvement de protestation de détenus de l'extrême gauche armée contre l'isolement carcéral. La première ne s'alimentait plus depuis 174 jours, la seconde depuis 125. Gulsuman Ada Donmez, 38 ans, membre de l'Association pour l'entraide des parents de détenus, est morte mardi après 147 jours de jeûne en solidarité avec son frère incarcéré, lui-même «gréviste de la mort». Selon l'Association turque des droits de l'homme 400 détenus observent une grève de la faim «à mort» et plus de 1 650 autres participent à une grève de la faim tournante. Une centaine de grévistes sont actuellement hospitalisés, dont certains «dans un état très critique».
Istanbul envoyés spéciaux
Leurs gestes ne sont plus qu'ébauchés pour économiser leurs forces. Autour de la tête toutes portent le bandeau rouge du shehite (le martyr). Les grévistes de la faim sont à demi couchées et autour d'elles leurs compagnes de détention psalmodient à l'infini les poèmes de camarades tombés pour la cause en se laissant ainsi périr d'inanition: «Amis, je meurs, mais toujours je vivrai en vous.» Les murs de la cellule sont couverts d'affiches bariolées dont les slogans saluent «l'héroïque résistance des grèves de la mort» ou assurent que «les martyrs vivent pour l'éternité dans notre conscience». Les quinze détenues, souvent âgées d'à peine 20 ans, sont décidées à aller jusqu'au bout. «Elles ont le regard extasié de celles qui sont déjà passées de l'autre coté, inaccessibles au doute et prêtes à prouver par leur sacrifice qu'elles sont les plus valeureuses des combattantes», se souvient Leyla (nom d'emprunt), aujourd'hui en liberté provisoire dans l'attente de son procès. Détenue dans une cellule voisine, cette jeune femme fut en octobre le témoin direct dans une prison d'Istanbul du début de ce mouvement auquel participent un demi-millier de prisonniers d'extrême gauche accusés de terrorisme. Ils sont membres présumés du DHKP-C (Front-Parti de libération du peuple révolutionnaire) - variante turque de ce que fut jadis la RAF (Fraction Armée Rouge, dite «bande à Baader»), allemande -, et de Tikko (Armée de libération ouvrière et paysanne). Cengiz Soydas a succombé le 21 mars après 153 jours de jeûne. Cinq autres grévistes sont morts depuis samedi. Les «grèves de la mort» visaient à bloquer les transferts vers les nouvelles prisons de haute sécurité, dites «de type F», qui comportent des cellules pour une à trois personnes, remplaçant les grands dortoirs qui sont encore la norme pour la plupart des quelque 50 000 détenus turcs, dont 9 000 «politiques». Une situation qui favorise aussi bien les mutineries que les prises d'otage. En cinq ans il y a eu 1 242 évasions, 86 prisonniers tués par des codétenus, 9 surveillants assassinés et 205 autres blessés. Les autorités d'Ankara sont bien décidées à mener jusqu'au bout une réforme carcérale jugée nécessaire, et qui pour l'essentiel a reçu l'aval du Conseil de l'Europe. «Une telle modernisation des prisons a été faite il y a vingt ans dans tous les pays européens, nous nous y mettons maintenant», se justifie l'administration pénitentiaire.
«Plus forts à l'intérieur des prisons» Le 19 décembre, la gendarmerie est intervenue en force dans une vingtaine de prisons du pays pour briser le mouvement. Trente-deux détenus ont été tués dans les affrontements ou se sont immolés par le feu. Les autres, transférés de force dans les trois nouvelles prisons de type F, continuent de jeûner pour obtenir au moins le droit d'être regroupés pendant la journée. Un article de la loi antiterroriste turque spécifie que les détenus incarcérés pour ce type de délit doivent rester en isolement. «Ces groupes sont désormais plus forts à l'intérieur des prisons qu'à l'extérieur. Leur survie même est en jeu», explique Yücel Sayman, président du barreau d'Istanbul. Avec une poignée d'intellectuels de renom et de représentants d'ONG, Me Sayman avait tenté une médiation en décembre. De nombreuses organisations de la société civile s'étaient mobilisées. Sous la pression de l'opinion, l'Etat avait reculé, acceptant de surseoir aux transferts jusqu'à ce qu'il y ait consensus. Les leaders incarcérés du DHKP-C et de Tikko - qui ne font pas eux-mêmes la «grève de la mort», pour «raisons organisationnelles» - avaient rejeté le compromis, ce qui avait déclenché l'opération des forces de l'ordre. «Ces organisations ressemblent à des sectes. En cellule, leurs militants sont toujours tous ensemble et n'ont aucune forme de vie personnelle. Ils sont comme en prison dans la prison», témoigne Leyla, arrêtée pour complicité présumée avec les rebelles kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). L'Etat garde les murs d'enceinte des prisons. Mais à l'intérieur, ce sont les groupes terroristes ou les mafias qui font la loi. Pour limiter les conflits, tout nouveau détenu est laissé libre de choisir ses compagnons de dortoir. «Tu n'as pas d'autre solution que d'aller là où est l'organisation dont tu es supposé être membre, ou celle dont tu te sens le moins éloignée», ironise la jeune femme. Acceptée comme «indépendante», elle a réussi à échapper aux cours politiques et aux réunions d'endoctrinement du PKK... Nombre de combattants de la cause kurde ou de l'extrême gauche armée se sont ainsi formés derrière les barreaux, alors qu'ils avaient été incarcérés pour simple distribution de tracts ou collage d'affiches. Dans la journée, Leyla entendait souvent les militants du DHKP-C et de Tikko marcher ensemble au pas dans la cour de la prison dans des simulacres d'entraînement militaire. «Ils scandaient en rythme: "Tout pour le parti! Tout pour le parti!" Et j'entendais aussi de l'autre côté, près des murs d'enceinte, les man¦uvres des gendarmes défilant au pas en scandant: "Tout pour la patrie! Tout pour la patrie!" Les deux mélopées se répondaient et se mélangeaient», se souvient-elle.
«La pression du groupe est très forte» Dés l'été, l'annonce du transfert des prisonniers jugés les plus dangereux - en tout premier lieu les militants des groupes terroristes d'extrême gauche - vers les nouvelles prisons avait mis en émoi le monde carcéral. «Pour des militants habitués à la solidarité du groupe, la solitude est la pire des choses. D'autant qu'ils craignent, une fois isolés, de subir les vindictes des autorités», explique Yavuz Önen, président de la Fondation turque des droits de l'Homme. Les détenus du PKK, quelque 7 000 dans toute la Turquie, voulaient privilégier l'action politique, suivant avec discipline l'adieu aux armes lancé par leur leader Abdullah Öcalan, arrêté il y a deux ans. «Nous avons été les premiers à lancer des grèves de la mort en 1982, mais à l'époque, il n'y avait pas d'autre moyen de se faire entendre. Désormais la situation est différente, il existe une société civile en Turquie et il est criminel de sacrifier ainsi des vies», répètent les militants du PKK pour tenter de convaincre l'extrême gauche de renoncer. Sans succès. «Nous étions dans une cellule voisine, mais c'est par la télévision que nous avons appris le début des grèves de la mort», raconte Leyla. Elles commencent toujours par une longue cérémonie filmée en vidéo avec une caméra entrée clandestinement. La cassette est donnée à plusieurs télévisions turques. Les discours célèbrent les hauts faits du parti, puis la biographie exemplaire de «l'héroïque fils du peuple» prêt à faire le don de sa vie. Les volontaires ne manquent pas. «La pression du groupe est très forte. C'est l'occasion de prouver sa détermination et sa valeur de combattant. Ils vivent ces grèves de la mort comme une grande offensive. Ils s'y lancent en riant et en chantant, convaincus qu'il vaut mieux mourir ainsi que de devenir fou petit à petit dans l'isolement», raconte un ancien sympathisant de l'extrême gauche armée. Celle-ci a toujours presque exclusivement recruté dans les marges de la communauté alévie, une secte progressiste issue du chiisme, persécutée depuis des siècles par tous les pouvoirs en place. «Leur vocation sacrificielle s'inscrit dans cette martyrologie chiite qui s'entremêle à celle d'une gauche marxiste turque dont toute l'histoire est une succession de défaites et de massacres présentés comme autant de hauts faits glorieux», explique Leyla. Le choix de la «grève de la mort» obéit donc à une implacable logique. «Ce sont avant tout des militants qui veulent obtenir des résultats. Ils prennent des vitamines et de l'eau sucrée pour tenir le plus longtemps possible. L'issue fatale n'en est pas moins à terme inévitable», explique la doctoresse Yesim Islegen, présidente de la commission des droits de l'homme de l'ordre des médecins d'Istanbul, qui se rend régulièrement au chevet des prisonniers en «grève de la mort». Ils ont tiré les leçons des précédents mouvements, dont celui de l'été 1996 qui fit douze victimes. A cause de leur long jeûne, certains des survivants avaient perdu la vue, l'ouïe ou parfois la raison. La vitamine B1 permet de retarder l'apparition de lésions cérébrales et surtout d'éviter les reflux gastriques qui entraînent la mort par étouffement.
«Le sang des martyrs» Les membres des familles viennent voir les prisonniers une fois par semaine tant que ceux-ci ont encore la force de recevoir des visites. Un gardien est toujours là mais ce n'est pas cela qui oblige à des propos convenus. Les grévistes de la mort se bloquent dès que l'on aborde la question de leur jeûne. «Certains parents se laissent vaincre par les sentiments, mais moi je ne demanderai jamais à mon fils d'arrêter car je ne veux pas lui faire perdre son honneur», martèle Mehmet, qui participe à une des associations de proches des détenus. Lui-même avait été emprisonné il y a vingt ans, comme militant de l'extrême gauche armée. Ses trois enfants ont été élevés dans le culte des martyrs. Les murs nus de son appartement modeste d'une banlieue d'Istanbul ne sont décorés que des portraits naïfs d'un neveu et d'un frère tombés pour «la cause» dans les montagnes près de la ville de Tünceli, au centre du plateau anatolien, où opère depuis des années la petite guérilla de Tikko. Les voisins évitent de lui parler de son fils, sinon parfois pour émettre l'espoir que «tout ça finira bien». Mais le mouvement est désormais complètement isolé. Les médias n'en parlent même plus depuis l'échec du compromis de décembre. Les organisations des droits de l'homme turques soutiennent les grévistes au nom des principes humanitaires mais ne cachent pas un certain embarras. Le jusqu'au-boutisme des organisateurs du mouvement les a conduits à une impasse. Une militante incarcérée à Istanbul a osé briser le tabou, en envoyant sous le pseudonyme d'Elif une lettre à la prestigieuse revue de gauche Birikim: «Pour ne pas devoir rendre des comptes, ils diront qu'il ne faut pas discuter le sang des martyrs.». |