"plus jeune pays d'Europe" s'ouvre comme jamais sur le monde.
LES ANNONCES faites lundi à Ankara vont peut-être alléger un peu le lourd climat d'attente qui pèse en Turquie depuis le déclenchement de la crise monétaire et financière à la fin du mois dernier ; mais on est encore loin du but. Cette crise, la plupart des commentateurs en Turquie l'analysent non pas comme un accident de parcours économique, mais comme une crise de confiance profonde envers tout le système de gestion du pays, une crise de régime.
On cite volontiers des sondages effectués récemment qui ont montré que la moitié des personnes interrogées ne sauraient pas pour qui voter ou ne voteraient pas s'il y avait des élections demain, et qu'aucun parti ne recueille auprès de l'autre moitié les 10 % de suffrages nécessaires pour entrer au Parlement. " Il y a une dichotomie totale entre la population et le système politique, dit un chef d'entreprise ; ce régime ne représente plus le peuple ; les gens ne croient plus à la "démocratie à la turque". " Ils doutent surtout de la capacité de la classe politique à mettre en uvre les changements que la crise rend urgents mais qui heurtent de front ses propres intérêts.
L'une des composantes de cette " démocratie à la turque " est une économie très largement étatiste qui a fait le lit des pratiques clientélistes des partis et de la corruption. Les trois partis membres de la coalition sont liés chacun à l'une des banques d'Etat et à de grandes entreprises publiques. S'attaquer à la racine du mal restructurer le secteur bancaire, accélérer les privatisations, faire prévaloir la transparence suppose de la part de ces partis des sacrifices considérables, et on a pu constater ces derniers temps à quel point ils y rechignent.
Le premier ministre, Bülent Ecevit, qui prétend être l'homme du changement historique en Turquie, s'est montré ces dernières semaines complètement dépassé par la situation.
C'est lui qui a déclenché la tourmente financière, sans même apparemment s'en rendre compte, en faisant état publiquement d'une altercation qu'il venait d'avoir avec le président de la République. Après quoi il a multiplié les maladresses, notamment en disant tout le mal qu'il pensait du FMI, alors que la Turquie a plus besoin que jamais du soutien des institutions financières internationales.
COMBAT D'ARRIÈRE-GARDE
Il y a dans l'entourage de M. Ecevit à la fois des hommes de bonne volonté aux pouvoirs limités comme le ministre de l'intérieur, qui s'est engagé dans la lutte contre la corruption , des kémalistes arc-boutés dans une défense idéologique de l'Etat totalement anachronique et des profiteurs du système clientéliste. Le président, homme très populaire parce qu'au-dessus des partis, n'a quant à lui pas les moyens constitutionnels de gouverner.
Dans la situation d'extrême urgence que traverse aujourd'hui le pays, Kemal Dervis, appelé à la rescousse et qui s'est vu confier un super-ministère de l'économie, apparaît donc comme le messie : l'homme venu d'ailleurs, jamais mêlé au système politique et armé de la solide expérience de la Banque mondiale. Mais, comme le fait remarquer un économiste français d'Istanbul, " il a des airs de "lonesome cowboy" ". Certains commentateurs incrédules le voient déjà comme le futur bouc émissaire de responsables politiques qui feront tout pour lui interdire le succès d'une entreprise de modernisation qui les condamnerait. Mais c'est peut-être se montrer trop pessimiste : l'heure de vérité a sonné, la banqueroute menace, et on voit mal qui pourrait tirer profit d'un échec de M. Dervis.
L'idée que l'armée pourrait venir à s'en mêler directement, comme elle le fit à trois reprises dans le passé, apparaît aujourd'hui en Turquie comme une incongruité. Un signe que ce pays change en profondeur. Beaucoup le présentent comme " le pays le plus jeune d'Europe " et soulignent que, au-delà même de l'intelligentsia stambouliote et des milieux d'affaires éclairés, à l'heure de la globalisation, il s'ouvre comme jamais sur le monde. Ils soulignent aussi que, dans son écrasante majorité, la population est aujourd'hui favorable à l'adhésion à l'Europe.
En dépit de l'immobilisme de la classe politique turque, en dépit du combat d'arrière-garde que mènent encore l'armée et les nationalistes, et que l'on peut mesurer par exemple à la timidité du programme pour l'Europe présenté lundi, ce sont autant de motifs de ne pas désespérer de la Turquie.