La langue turque (Par Murat V. ERPUYAN) Une langue parlée par plus de cent cinquante millions de personnes La langue turque est une langue de la famille ouralo-altaïque ou finno-ougrienne, apparentée au finnois-finlandais et au hongrois. Elle n'est ni indo-européenne (comme le français, l'allemand, l'anglais ou le persan), ni sémitique (comme l'arabe ou l'hébreu), malgré la longue influence qu'elle a subie pendant des siècles de vie commune avec les Arabes et plus anciennement avec les Persans (encore aujourd'hui, 65 % des mots usuels sont d'origine arabo-persane). La langue turque est parlée à l'heure actuelle par plus de cent cinquante millions de personnes, dont plus de 60 millions en URSS, 60 millions en Turquie, 30 autres millions dispersés en Chine, Afghanistan, en Iran, en Azerbaïdjan, en Irak et dans les pays balkaniques : Grèce, Bulgarie, Yougoslavie, Roumanie. C'est une langue facile, surtout depuis l'adoption des caractères latins en 1928. Avant cette date, on utilisait les lettres arabes qui, faute de voyelles, ne correspondaient pas toujours aux sons turcs. Et le turc fut, à tort, réputé pour être une langue difficile. L'adoption de l'alphabet latin a résolu la question. Aujourd'hui, les Turcs se servent de 29 lettres identiques aux lettres latines. Cet alphabet qui s'appuie uniquement sur la phonétique est très facile : il n'y a en turc aucune lettre inutile ou muette pour la lecture. Les Turcs peuvent ainsi lire toute autre langue écrite avec de l'alphabet latin, ce qui devrait faciliter grandement leur apprentissage de la langue des pays où ils résident. Réforme de l'alphabet et recours au français La réforme de l'alphabet avait été suivie d'une épuration de la langue de ses éléments arabo-persans. Quand la langue ne pouvait répondre aux besoins présents, notamment dans le domaine de la technique et celui de la culture occidentale, le français a fourni les éléments nécessaires : environs 7.500 mots dont 3.000 d'usage courant sont venus enrichir le patrimoine de la langue actuelle. Ainsi le Turc moyen possède dans la langue usuelle des séries entières de mots français adoptés d'une façon définitive. La phrase turque est différente de la phrase française : le verbe est placé à la fin. La façon de concevoir, de penser, d'exprimer les choses est plutôt utilitaire. Ainsi on ne dit pas : "le livre que j'ai acheté pour toi est sur la table" ; on dirait plutôt : "pour toi que j'ai acheté le livre sur la table est". La variation grammaticale consiste dans l'adjonction d'un suffixe. Apprendre le turc, c'est apprendre le maniement des suffixes, mais l'enchaînement simple des mots peut à lui seul exprimer la pensée, comme dans le "basic english". Les substantifs et les adjectifs passent plus facilement d'une langue à l'autre. Les verbes sont plus rares : une centaine seulement pour environ 3.000 mots français sont ainsi passés dans la langue turque. Ils sont exclusivement du premier groupe. Dan,s la conjugaison, ils sont traités comme des participes passés. De là, l'extrême facilité d'utiliser les verbes français. Voici quelques exemples : | empoze etmek | = imposer | | kopya etmek | = copier | | kumanda etmek | = commander (terme militaire) | | organize etmek | = organiser | | vize etmek | = viser (un document, un passeport) | | dejenere etmek | = dégénérer |
Malgré leur nombre imposant, les mots français entrés dans la langue turque, ne sont pas pleinement incorporés dans le vocabulaire. Ils gardent leur aspect phonétique très peu altéré, et leur contenu, c'est-à-dire leur signification, est respecté. D'ailleurs les mots adoptés n'ont en général qu'un seul sens, rarement deux. L'argot a utilisé un certain nombre de mots, mais en transformant le sens. Exemple : torpil (de torpille) = favoritisme Les mots français de la langue turque sont des "termes de civilisation" et concernent les noms d'objets manufacturés, de jeux, de vêtements, etc... Un certain nombre désignent des qualités typiques, des sentiments caractéristiques, mais en général, ce sont des termes concrets. On rencontre également un assez grand nombre de manières de s'exprimer qui ont l'air calquées les unes sur les autres. Le style des journalistes pullule de ces exemples. Il y a là un parallélisme, une communauté de procédés qui met en évidence l'analogie de pensée et la communauté de civilisation entre les deux peuples, conséquence heureuse des relations entre Turcs et Français. Influences réciproques Les influences réciproques entre les hommes de race et de cultures différentes sont normales. Perméables ou non, ils cherchent, les uns chez les autres, l'utile, le "neuf" ou même l'étrange. Ainsi, les Turcs empruntèrent et prêtèrent techniques et méthodes, goûts et pensées à leurs voisins ou amis, musulmans ou chrétiens, aussi bien à l'est qu'à l'ouest, en Europe, en Asie, ou en Afrique, partout où leur présence s'est manifestée au cours de l'histoire. A partir de 1530, la Turquie s'ouvre à l'alliance du monde occidental. Les choses venant d'Europe "passent" par la FRance qui, seule, a le privilège de commercer avec la Turquie (les Capitulations). Tout ce qui vient d'ailleurs, quelle qu'en soir la nature, prend un nom français : ainsi le Robert Collège américain d'Istanbul s'écrit en turc avec un "j" et se prononce j, et non pas "dj" : résultat symbolique de l'influence qui s'est exercée depuis presque trois siècles. Ce qui en reste manifestement c'est l'influence lexicologique, accélérée au cours des cinquante dernières années. En 1923, la république proclamée, l'élément arabo-persan est épuré ; des mots français sont introduits pour prendre la place des termes chassés, notamment dans le domaine des sciences, des techniques et des arts. La deuxième guerre mondiale d'abord, plus tard l'accès de la Turquie aux divers organismes occidentaux, tel l'OTAN et le Conseil de l'Europe provoquent de nouveaux apports de mots français. Maintenant que des contacts s'établissent non pas seulement au niveau des gouvernements mais entre hommes de toutes classes et de toutes conditions, ils pénètrent de plus en plus tous les domaines de la vie humaine. Cette influence lexicologique a enrichi la langue turque de plus de 3.000 mots d'usage plus ou moins courant. Ils ont définitivement adoptés, transformés d'ailleurs puisqu'ils sont orthographiés selon la méthode phonétique turque. Influence turque sur les autres langues Les Turcs ont, de leur côté, exercé une influence propre qui se fit sentir d'une façon directe et immédiate chez les peuples arabes du Moyen-Orient (Syriens, Irakiens, Libanais et Egyptiens) et de l'Afrique du Nord (Tunisiens, Lybiens et Algériens, en partie), mais d'une façon tout aussi nette, en Europe occidentale. Dans les Balkans, les Turcs, maîtres souverains pendant quatre siècles ont profondément marqué la vie et les moeurs, les arts et la pensée des Grecs, Bulgares, Serbes, Albanais, Roumains et Hongrois. L'aire de cette influence atteint également les Polonais et les Ukrainiens. Cette influence reste vivante, entre autres, dans les langues et me folklore des peuples dits balkaniques. Ainsi le roumain, le bulgare ; l'albanais et le serbe gardent encore aujourd'hui des milliers de mots et d'expressions turcs, pour exprimer les sentiments les plus subtils. Chez les peuples arabes, cette influence turque constitue, un sujet de recherches des plus passionnants, mais il fut très peu étudié. Voyelles et consonnes 8 voyelles, 4 dures (selon l'ouverture de la bouche) : a, o, u, i et 4 douces : e, ö, ü, i a comme dans analyse, o dans odorat, u dans ourlet, e dans elle, ö dans oeuvre, ü dans user, i dans ici ; quant à gi, difficile de trouver l'équivalent français... 21 consonnes qui se prononcent comme en français hormis quelques cas, tels, s cédille comme dans chant, ç comme dans tchèque, c comme dans djellaba ou jazz, g chapeau est guttural comme dans mouillé (elle ne s'emploie jamais au début d'un mot), g comme dans gare et h est aspiré... Prononciation Toutes les lettres ont une valeur phonétique intégrale et elles doivent être prononcées. L'harmonie vocalique règle la succession des voyelles d'une syllabe à l'intérieur la suivante d'un mot... Morphologie Comme on l'a précisé, apprendre le turc, c'est apprendre le maniement des suffixes. On ajoute au radical nominal ou verbal des suffixes successifs, chaque suffixe ayant une forme unique, aux modifications phonétiques près. Deux catégories de mots : - noms et adjectifs, invariables dans leur emploi d'adjectif et d'adverbe ou déclinés dans leur emploi substantif (déclinaison unique de 6 cas, pas de genre, pluriel uniquement pour marquer un pluriel défini). - verbes, avec une conjugaison unique, mais très riche en temps. exemples : ev-ler-imiz-de : dans nos maisons > nom + pluriel + possessif + cas gez-in-mi-yor-sun : tu ne te promèneras pas > radical verbe + forme + négation + classe + personne. Syntaxe D'une extrême rigueur, mais suivant une règle de jeu totalement différente du français la syntaxe se caractérise par le déterminant qui précède toujours le déterminé. Donc, - sujet toujours avant le prédicat (exemple : Ali evde : Ali est à la maison) - compléments avant le verbe. - adjectif épithète toujours avant le nom - compléments circonstanciels suivis par une post-position - pratiquement pas de propositions subordonnées - pas de verbe avoir |