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A TA TURQUIE, Association socio-culturelle

EUROPE - TURQUIE

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Europe : la porte étroite

Jean-Claude Casanova
Le Monde - 05/01/2002

 

Il faut se réjouir des progrès de la Convention européenne que préside Valéry Giscard d'Estaing. Mais cette joie ne devrait pas masquer l'inquiétude que l'on peut éprouver sur l'avenir même de l'Europe et qui tient à deux questions liées entre elles : celle de ses limites et celle de sa nature.
Le problème turc a montré qu'on ne pouvait éviter de poser la question des frontières. Si l'on définit l'Europe seulement par la démocratie et l'économie de marché, et par les valeurs qui sous-tendent ces formes d'organisation politique et économique, alors l'Europe devient sans frontières, et l'Australie et le Japon en font partie. Si l'on revient à la réalité, il faut bien trancher.

Pour faire admettre la Turquie, on invoque trois arguments. Le premier consiste à dire qu'il est trop tard pour s'y opposer. Or il n'est jamais trop tard pour bien faire. Quand on a commis une erreur, il faut la réparer.

Le deuxième argument repose sur l'idée que l'Europe ne devrait pas être un "club chrétien". C'est un fait que l'Europe s'est définie elle-même par l'héritage gréco-romain et par le christianisme, et que, si l'on retient cette définition, cela exclut la Turquie. Mais la Russie est chrétienne et elle s'est considérée comme l'héritière de l'Empire romain. Il y a autant de raisons cependant de considérer qu'elle ne peut appartenir à l'Union européenne qu'il y en a pour ne pas admettre la Turquie. C'est donc que la religion n'est pas le critère pertinent.

Le troisième argument consiste à dire que l'islamisme modéré qui règne à Ankara risquerait de devenir radical si l'on n'obtempérait pas à la revendication turque. Comme dans toutes les formes de chantage, il y a une part de vérité politique dans cet argument qui conduirait à faire serpenter la frontière de l'Europe à l'intérieur du Kurdistan et à régler le problème de l'évolution historique des pays musulmans par l'élargissement indéfini de l'Union européenne.

De toute façon, la question sera tranchée en 2004, à l'occasion des élections au Parlement européen. Il est peu vraisemblable, en effet, que, placés devant un choix clair et irréversible, les peuples européens plébiscitent une Europe ainsi configurée. Néanmoins, avec cette question, on approche de l'autre problème fondamental. Veut-on ou non constituer un corps politique stable, se protégeant par sa propre défense et exerçant dans le monde le rôle qui découle de ses principes et de son histoire ? Si on le veut, peut-on le constituer par un processus d'élargissement qui comprendra la Turquie, puis inexorablement l'Ukraine, la Moldavie, la Biélorussie, la Russie jusqu'à Vladivostok, sans oublier le Caucase ?

Sans doute les Etats-Unis favorisent-ils l'adhésion de la Turquie parce qu'ils ont toujours confondu le périmètre de l'Europe et celui de l'OTAN. Admettons pourtant, par hypothèse, que l'Europe veuille décider seule de son destin. Si elle s'élargissait à la Turquie et à la Russie, elle s'interdirait de devenir un corps politique dans le seul avenir prévisible qui nous intéresse, celui du demi-siècle qui commence. Personne d'ailleurs ne s'y trompe. Ceux qui sont opposés à l'entrée de la Turquie sont les partisans d'une forte intégration politique de l'Europe. Ceux qui y sont favorables sont le plus souvent partisans d'une simple zone économique de libre-échange et d'une faible coopération politique. A Londres, The Spectator, le magazine conservateur le plus brillant, qui ne s'est jamais départi de son opposition à l'unification européenne, pose comme une évidence que la Turquie appartient autant à l'Europe qu'à l'OTAN.

On voit bien là pourquoi la question des limites mène à celle de la nature de l'Europe. Il n'existe, en effet, que deux solutions, si on laisse de côté la Pan-Europe qui irait jusqu'au Pacifique et qui comprendrait la Turquie et le Caucase :

1. Une Europe sans Russie ni Turquie, avec un faible degré d'intégration politique ;

2. Un corps politique réel, c'est- à-dire dans lequel la défense et la politique étrangère seraient intégralement de la compétence de l'Union.

CONSTRUIRE UNE CONFÉDÉRATION

La deuxième solution, la plus intense donc, serait nécessairement la moins large, car il n'est pas sûr que les Britanniques ou même les Scandinaves veuillent vraiment y adhérer. Comme les Européens se partagent entre deux objectifs, les conventionnels devront chercher le moyen de résoudre la contradiction. Une seule solution évitera l'échec : construire une Confédération qui n'empêchera pas, à l'intérieur, une Fédération plus étroite.

Tâche extrêmement difficile, non pas qu'elle soit malaisée à définir institutionnellement, mais parce que les pays qui ne veulent pas s'intégrer fortement craignent que les autres ne le fassent. Ils ne font donc rien pour faciliter l'entreprise. De même, ceux qui veulent s'intégrer espèrent toujours convaincre les autres de les rejoindre. Aussi hésitent-ils à aller de l'avant à quelques-uns. Tous, en définitive, favorisent la confusion et la stagnation.

Si Robert Schuman et ses cinq collègues, allemand, italien, néerlandais, belge et luxembourgeois, avaient raisonné de cette façon, l'Europe n'aurait pas commencé en 1951. Nous verrons si, parmi les six fondateurs ou au sein des pays qui ont adopté l'euro, on trouve des dirigeants politiques qui ont autant d'imagination, de détermination et de vision que leurs prédécesseurs. S'ils en sont dépourvus, ils ne passeront pas la seule porte qui reste ouverte, et il faudra attendre encore un demi-siècle pour que l'Europe existe.

       

 

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