Besoin d'Europe Jean-Marie Colombani Le Monde - 01/01/2003 En 2002, l'Union européenne a accompli son devoir. En 2003, elle vivra un nouveau grand rendez-vous. L'année qui s'achève a permis à l'Europe de faire œuvre de réparation morale et politique à l'égard de cette partie du continent qui, depuis la chute du mur de Berlin, revendique le droit de retourner dans sa famille d'origine : celle de la démocratie et des libertés. De ce point de vue, le sommet de Copenhague, qui officialisa en décembre l'arrivée dans l'Union de huit pays d'Europe du Centre et de l'Est (plus Malte et Chypre), marque une date historique. C'est un événement au moins aussi important pour l'avenir que la lutte contre le terrorisme. Celui-ci a continué de marquer l'année écoulée, avec sa sinistre litanie – Bali, Mombasa, Moscou – et devrait hélas !, continuer de dominer celle qui s'ouvre. Ce passage de quinze à vingt-cinq membres, l'élargissement le plus important auquel ait jamais procédé l'Union, ne va pourtant pas de soi. Il peut en effet diluer l'Europe, défaire ce long, laborieux et formidable processus d'intégration dont l'objectif était et doit rester de faire apparaître une personnalité européenne singulière, dans un monde qui a plus besoin d'Europe que jamais. Car les nouveaux arrivants ne perçoivent pas nécessairement ce "besoin d'Europe", cette nécessité d'un nouvel acteur sur la scène internationale, avec la même acuité que Français et Allemands, par exemple, qui retrouvent à peine le chemin d'une démarche commune. De fait, pour la Pologne, la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, les trois pays baltes, l'arrimage à l'Union signifie surtout l'officialisation de leur appartenance au camp euro-atlantique – mouvement qu'ils accomplissent d'ailleurs parallèlement à leur entrée dans l'OTAN. Ils rejoignent un pôle de stabilité monétaire : la zone euro, techniquement lancée avec succès en 2002. Ils prennent leur place dans un marché unique avec transferts organisés au profit des plus pauvres. En somme, ils deviennent membres de la plus forte zone de convergence économique mondiale et se donnent ainsi le moyen de moderniser et d'homogénéiser leurs économies. A leurs yeux, il appartient au lien transatlantique de prendre le reste en charge : relations extérieures et défense. L'économie, c'est l'Europe ; le reste, l'OTAN, donc l'Amérique. De cette conception de l'Europe, fort éloignée de l'Europe-puissance chère aux Français, ils ont sans tarder donné quelques signes : c'est la Pologne qui, au lendemain même de Copenhague, choisit le chasseur américain F-16 pour équiper ses forces aériennes. C'est Vaclav Havel qui, sur l'Irak, tient un discours qui pourrait être celui d'un faucon de la Maison Blanche autorisant certains commentateurs américains à saluer l'élargissement comme une défaite de la conception germano-française de l'Europe. Nous sommes à un moment à ce point hésitant de notre histoire que ce scénario du délitement de l'Union est une hypothèse plausible. Il en est une autre qui veut faire de l'Europe l'instrument de la maîtrise par les peuples du Vieux Continent d'un même destin et qui n'est heureusement pas moins vraisemblable. De ce point de vue, non seulement l'élargissement de l'Union n'est que justice rendue aux méfaits de l'histoire, mais il apporte aussi aux Quinze le surcroît de "valeur", que portent celles et ceux qui ont lutté contre le totalitarisme, en ce sens, l'élargissement est aussi qualitatif que quantitatif. Le sentiment d'appartenance à une Union qui a vocation à jouer son rôle dans le concert des grands du XXIe siècle est affaire de lente maturation : on y viendra à Prague, comme à Varsovie et à Budapest, faisons-en le pari ! On cessera un jour, dans ces mêmes capitales, d'imaginer qu'une politique étrangère européenne autonome ne peut qu'être opposée à celle des Etats-Unis ; on commencera à comprendre qu'une telle politique peut exister "à côté" de celle des Etats-Unis et la compléter, voire la contrebalancer utilement ; on saisira ce qu'une présence européenne singulière peut avoir d'effets stabilisateurs dans une situation marquée par une prépondérance américaine souvent mal conduite et mal acceptée. Cet autre scénario ne sera possible que si l'Union continue d'avancer. Qu'on appelle cela noyau dur, Europe à géométrie variable, coopérations renforcées, peu importe : la porte doit rester ouverte à ceux d'entre les membres de l'Union qui ont décidé, à juste titre, que le monde irait mieux si l'Europe en était un des acteurs qui comptent. Pour ne prendre que le sujet dominant, la lutte contre le terrorisme, celle-ci pourrait gagner en crédibilité et en efficacité, à ne pas être la seule affaire de l'Amérique et de son allié britannique ; la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive, autre grande question, passe davantage par le développement d'une nouvelle norme internationale que par l'irruption du concept de "guerre préventive", mis en avant par le gouvernement Bush ; cela vaut aussi pour l'Irak, bien sûr, où rien ne doit être entrepris sans une décision en bonne et due forme du Conseil de sécurité de l'ONU. Mais, pour continuer d'avancer, l'entité européenne devra aussi être capable de résoudre deux questions : celle de sa propre définition et celle des moyens de la politique dont elle voudrait se doter. La première question a été entr'aperçue lors des prémices du débat sur l'élargissement de l'Union à la Turquie : cette perspective doit conduire les Européens à s'accorder sur leurs frontières. La seconde difficulté tient à ce que trop souvent la politique étrangère européenne, selon le commissaire Patten, se réduit à "des phrases avec beaucoup d'adjectifs, mais pas beaucoup de verbes". L'aptitude à peser sur le règlement des conflits, à s'interposer, à proposer une médiation, est aussi affaire de capacité de déploiement militaire. Ici, le fossé avec les Etats-Unis ne cesse de s'agrandir. C'est une question qu'il faudra bien un jour considérer même si, en Europe plus qu'ailleurs, on sait l'insuffisance et les failles de toute approche principalement militaire. En attendant, il est urgent de continuer de rechercher les moyens d'affirmer une véritable identité européenne. Cela ne sera possible que si l'Europe sait se doter d'institutions suffisamment souples et contraignantes – dialectique européenne classique. Il s'agit bien de permettre aux pays qui veulent aller plus vite d'y parvenir sans donner aux autres le sentiment d'être des Européens de seconde zone. Ce sera la grande affaire de 2003, la responsabilité essentielle de la Convention présidée par Valéry Giscard d'Estaing d'où devrait sortir une Constitution européenne. |