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EUROPE - TURQUIE

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La Turquie en Europe : l'enjeu du siècle

Alain-Gérard SLAMA
Le Figaro - 23/12/2002

 

Est-il donc naïf d'espérer dans les progrès de la démocratie ? Plus que jamais, l'histoire s'écrit sans les peuples, et peut-être même contre eux. C'est vrai de la nouvelle guerre du Golfe, dont nul, pas même le Pentagone, ne sait si elle aura lieu. C'est encore plus vrai de l'entrée de la Turquie dans l'Europe. La promesse en fut lancée à un «sommet» européen, il y a une dizaine d'années, dans la plus complète indifférence à l'importance de l'enjeu. Aujourd'hui, dans les salons, le sujet permet de briller, car l'histoire du monde byzantin est compliquée. On attache au débat la même importance frivole qu'à la querelle ridicule des «nouveaux réactionnaires» : c'est l'occasion de démontrer que l'intellectuel d'en face est un diable.
Or la question est centrale. Elle met en jeu l'idée que nous nous faisons du destin, non de «notre» civilisation, mais de «la» civilisation, considérée comme projet. Quel que soit le choix retenu, ce serait gravement en compromettre l'issue que d'entretenir les peuples dans l'ignorance du problème et des risques encourus. La position qu'on voudrait soutenir ici est résolument contre.

Le débat nous est facilité par le fait qu'un inventaire aigu, honnête, talentueux des thèses favorables à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne vient d'être dressé, après une chronique de Bernard Guetta dans L'Express, par Bernard-Henri Lévy dans son dernier bloc-notes du Point. En premier lieu, nous dit ce dernier, l'Union doit fixer à la Turquie ses conditions : levée des inquiétudes pour l'avenir de l'héritage laïque d'Atatürk, inspirées par la victoire électorale des islamistes ; fin du terrorisme d'Etat contre le terrorisme kurde ; reconnaissance solennelle du génocide arménien.

Admettons que, dans son désir d'Europe, la Turquie accepte ces conditions, ce qui est très peu probable. Il faudrait être sûr que des engagements contractés par les élites turques, si proches, en effet, des modes de vie occidentaux seront tenus, alors que les masses, qui ont porté les islamistes au pouvoir, ne suivent pas. Il faudrait être sûr également que le mot «laïcité» a le même sens, en Turquie même, pour les héritiers de Mustapha Kemal, pour les islamistes sunnites et pour les chiites alevis qui, représentant le quart de la population, se sont ralliés aux réformes d'Atatürk par hostilité aux sunnites.

Le second argument présente l'appartenance de la Turquie comme un fait indiscutable. Or la colonisation de l'Asie mineure, continent des «barbares», fut, dans l'Antiquité, un enjeu entre la Grèce et la Perse. Il est vrai qu'Hérodote est né à Halicarnasse, en Turquie, mais Augustin était évêque d'Hippone : faudra-t-il aussi intégrer le Maghreb à l'Union ? Il est vrai surtout que l'empire hellénistique hérité des conquêtes d'Alexandre a constitué, jusqu'au VIIe siècle, l'épicentre d'une civilisation méditerranéenne marquée par l'ordre juridique, social, culturel de l'empire romain défunt. Mais, dans un livre ambitieux, Mahomet et Charlemagne, publié après sa mort en 1936, et réédité en 1992 (1), Henri Pirenne, qui a fortement marqué Fernand Braudel, a souligné qu'un événement «rapide et imprévu» a mis fin à cet ordre : l'avance de l'islam.

Ce qui s'est produit au VIIe siècle a été une véritable rupture, tenant moins à un rapport de puissance, qu'à une inégalité d'ordre moral. Ce que les invasions germaniques n'avaient pu faire a été obtenu par la vitalité d'une foi. La culture germanique s'était laissée totalement absorber par Rome. Avec l'islam, ce fut l'inverse. Partout où celui-ci passe, sa foi et sa langue s'imposent ; le vainqueur est assez sûr de lui pour assimiler à son profit les sciences, la philosophie, la technique du vaincu et pour soumettre l'incroyant, méprisé, sans violence. L'Afrique et l'Espagne tombent sous la tutelle de Bagdad.

La faiblesse de l'empereur face au nouveau péril conduit le Pape à se rapprocher des Carolingiens. En 800, avec Charlemagne, la scission entre l'Orient et l'Occident est consommée. Pirenne y insiste : la question centrale de la séparation de Dieu et de César a été, d'emblée, la pierre de touche de cette division. Un siècle avant l'historien belge, Guizot avait fait de l'élaboration de l'idée laïque la clé de son cours sur la civilisation européenne.

Il existe, de la thèse de Pirenne, un mauvais usage : celui qui a consisté, en son temps, à faire de la culture germanique l'héritière de Rome. Braudel n'a certes pas succombé à cette tentation. Il a montré en revanche la persistance de la coupure entre les deux espaces culturels. Après le retrait de la Turquie des Balkans, le traité de Lausanne, en 1923, imposait l'échange des Grecs d'Asie contre les Turcs d'Europe. Bien qu'inspiré, en apparence, du modèle laïque et républicain à la française, Mustafa Kemal n'en a pas moins transféré sa capitale d'Istanbul, l'héritière de Byzance, vers Ankara, en Anatolie centrale. Le symbole était fort.

Le troisième argument en faveur de l'ouverture de l'Europe à la Turquie consiste à rappeler, avec raison, que l'Europe ne saurait être construite sur le modèle d'une nation, au risque du nationalisme, mais qu'elle se pense comme un espace de démocratie, de liberté de conscience, et de paix. Si l'Union claquait la porte au nez du candidat turc, elle ferait le jeu de l'islamisme. De là à accuser ceux qui sont réticents devant cette thèse d'être des néonationalistes européens partisans d'une guerre de civilisations, il n'y a qu'un pas, qu'il serait abusif de franchir.

Car enfin, l'universalité des valeurs sur lesquelles repose l'Europe, et le fait que l'Union soit une idée avant que d'être un espace, n'impliquent pas que les frontières de l'Europe coïncident avec celles de l'univers. Edifiée à l'épreuve des expériences nazie et stalinienne, l'Union est d'abord un antitotalitarisme. Cela suppose une certaine vigilance. Il est paradoxal que certains de ceux qui rejettent toute alliance avec l'extrême droite pour des raisons d'efficacité tactique et de morale parfaitement pertinentes croient possible d'associer l'Europe au destin d'une nation soumise à une poussée religieuse conquérante. Il est étonnant que certains de ceux qui ont assez de lucidité pour refuser d'être dupes quand M. Le Pen fait les yeux doux, soient prêts à faire confiance à des islamistes qui, comme au VIIe siècle, sont assez sûrs d'eux-mêmes pour ne pas arborer le visage du fanatisme. Loin de réduire ceux-ci, l'entrée dans l'Union augmenterait leur arrogance.

L'alternative, pour les sociétés humaines, n'est pas de s'intégrer ou de se combattre. La différence assumée entre les civilisations n'implique pas le conflit. La tolérance se nourrit de l'échange, qui suppose que chacun reste soi.

(1) PUF, collection «Quadrige».

       

 

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