Décus, les Chypriotes turcs s'en prennent à Rauf Denktash Marie Jégo Le Monde - 20/12/2002 Le refus du chef de la communauté chypriote turque d'accepter le plan de l'ONU sur la réunification de l'île est vivement contesté. Envahie par les orangers et par les citronniers, la petite ville de Güzelyurt (15 000 habitants) suit avec d'autant plus d'attention les négociations en vue de la réunification de Chypre qu'elle fait partie des cessions territoriales auxquelles devra procéder la partie turque, selon les termes du "plan Annan" – concocté par le secrétaire général de l'ONU. Pourtant la perspective d'un second exode n'effraie pas outre mesure les habitants de la petite localité, pour la plupart des réfugiés arrivés du sud de l'île en 1974 lors des événements qui signèrent la partition de Chypre, investie par l'armée turque en réponse à un coup d'Etat des ultranationalistes grecs. "Si je reçois des garanties en vue de mon relogement, je suis d'accord. Parce que le plus important, à mes yeux, c'est la paix et avec elle la promesse d'un meilleur avenir", explique Eren Adatas, un économiste de formation installé là depuis 1963, au moment des premiers affrontements intercommunautaires. Au centre-ville, dans un de ces petits cafés à la clientèle exclusivement masculine, des hommes âgés discutent du sommet européen de Copenhague en sirotant un verre de thé brûlant, tout en jouant au tavla, jeu de trictrac, populaire dans la région. "Cette situation n'est plus tenable. L'embargo empêche toute transaction internationale, et nous sommes trop dépendants de la monnaie turque, rongée par l'inflation. Il n'y a aucune perspective d'emploi pour les jeunes. Il faut que cela change", affirme Adil, 26 ans, au chômage. Comme lui, la plupart des Chypriotes turcs de souche (80 000 personnes sur 185 000 habitants au nord) avaient placé tous leurs espoirs dans le sommet de Copenhague, en marge duquel, croyait-on ici, un accord-cadre allait être signé, mettant fin à 28 ans de partition et consacrant l'entrée dans l'Union européenne d'une Chypre réunifiée. Mais les négociations n'ont pas abouti, et la déception est grande au sein de la communauté turque du nord de l'île. "Nous avons perdu la chance de voir notre communauté reconnue. Le plan Annan est bon, car il respecte les deux parties. Ne pas l'avoir signé est une erreur. Maintenant que les Chypriotes grecs ont eu ce qu'ils voulaient, l'intégration à l'Union, pourquoi continuer à négocier avec nous ?", interroge Niyazi Düzgün, syndicaliste et représentant local du Parti républicain (CTP, socialiste). "Denktash [le chef de la communauté chypriote turque] nous a trahis. Il ne représente plus que lui-même désormais. En refusant de signer, il nous a tourné le dos. D'après ce que je sais, les chefs du Parti démocrate, partie prenante de la coalition gouvernementale actuelle, n'étaient même pas au courant de ce qu'il allait faire. Cela signifie qu'il décide seul, ou plutôt en accord avec ses réseaux de soutien en Turquie : les milieux ultra-nationalistes, et certains généraux qui souhaitent maintenir le statu quo", lâche Eren Adatas, assis sous une carte affichée sur un des murs du café et qui représente les rétrocessions territoriales (entre 7 % et 9 %) exigées de la partie turque (37 % du territoire au total) par le plan onusien. A une vingtaine de kilomètres de là, à Nicosie, la capitale de la République turque de Chypre du Nord (RTCN, reconnue par Ankara), l'opposition resserre les rangs, bien déterminée à ce qu'une solution soit trouvée avant le 28 février 2003. Jusqu'à cette date, le plan onusien reste "sur la table", comme l'a rappelé récemment Kofi Annan. Mais dans quelle mesure la partie chypriote turque – en l'occurrence M. Denktash et son entourage, seuls conviés aux pourparlers – est-elle sincère lorsqu'elle affirme vouloir continuer à négocier ? "Rauf Denktash est fini, c'est un homme du passé imprégné de fanatisme. A nous de lutter désormais pour faire entendre notre voix", explique Kutlay Erk, le maire de la partie nord de Nicosie. "IL EST FINI" Depuis son bureau, situé non loin de la "ligne verte" (le "mur" qui sépare la capitale en deux), le président de la chambre de commerce, Ali Erel, 51 ans, explique : "Rauf Denktash a toujours voulu l'impossible : empêcher l'intégration de Chypre à l'Union. Mais son rêve s'est écroulé." Convaincus qu'aucune solution ne pourra être trouvée tant que le vieux chef – 77 ans – restera en fonctions, plusieurs partis d'opposition réclament sa démission. Arif Tahsin, un ancien syndicaliste qui fut, en 2000, candidat malheureux à la présidentielle contre M. Denktash, prédit : "S'il signait, c'était sa fin, car la nouvelle configuration de l'île ne lui laissait aucune place. Mais il n'a pas signé, et il est fini quand même."Le quotidien turc Hürriyet du 18 décembre est encore plus dur : "Voilà 28 ans que la direction chypriote n'a pu trouver une solution à ce problème. Au lieu de cela elle a transformé l'île en une machine à laver l'argent sale. (...) Toutes les banques qui ont coulé en 1999 étaient entre les mains de l'entourage de Denktash. Chaque mois, de 6 à 7 millions de dollars viennent de Turquie. Sept familles se partagent la manne. Ces gens se nourrissent du système. Pourquoi voudraient-ils changer ?" -------------------------------------------------------------------------------- Ankara veut poursuivre les négociations La Turquie et les Chypriotes turcs souhaitent la poursuite des négociations avec la partie grecque sur le plan de réunification de l'île proposé par l'ONU, a déclaré, mercredi 18 décembre, le porte-parole de la présidence turque à l'issue d'une réunion à Ankara qui regroupait les principaux dirigeants civils et militaires du pays ainsi que le dirigeant chypriote turc, Rauf Denktash. "La République turque de Chypre du nord (RTCN) a déjà annoncé que ces propositions étaient négociables, cela demeure le cas,a souligné Tacan Ildem. La Turquie continuera à soutenir M. Denktash et la RTCN. Une solution au problème chypriote doit reposer sur une nouvelle alliance -des deux communautés chypriotes- tenant compte de l'égalité des Chypriotes turcs en matière de sécurité et de souveraineté." Dans un communiqué publié alors même que démarrait la réunion, le ministère turc des affaires étrangères avait dénoncé la décision de l'Union européenne d'inviter la seule partie grecque de Chypre à la rejoindre le 1er mai 2004. "L'UE n'a nullement le droit de prendre des décisions unilatérales sur l'avenir de Chypre en violation des traités internationaux et de créér des obligations internationales", selon ce communiqué. – (AFP, Reuters) |