Un peuple et une économie tiraillés entre deux mondes Patrice de Beer Le Monde - 15/12/2002 Débordant largement les frontières de la république, la population turcophone se déploie des confins de la Chine, berceau des premières tribus, jusqu'à l'europe occidentale, où vit une diaspora de trois millions de personnes. frappée en 2001 par une crise majeure, l'économie reste à la traine des pays de l'union, mais dépasse deux futurs pays membres : Roumanie et Bulgarie A CHEVAL entre deux continents, la Turquie possède-t-elle une économie de type européen ou relève-t-elle encore du tiers-monde ? Avec un PIB par tête de 2 180 euros, elle est très largement à la traîne de l'Union, y compris de ses membres les plus pauvres (Grèce, 12 700 € ), mais elle a dépassé les deux prochains candidats à l'entrée dans l'UE, la Bulgarie limitrophe (1 960 € ) et la Roumanie (1 870 € ). Parmi les ex-républiques de l'URSS, seuls les pays baltes et la Russie (2 390 € ) l'emportent statistiquement sur la Turquie, qui fait figure de pays développé, de leader économique, voire financier et technologique, face aux nations d'un Caucase en crise larvée et à ses voisins du Proche-Orient comme la Syrie (970 € ). Ces deux facettes de l'économie turque se retrouvent tant dans ses relations commerciales extérieures qu'à l'intérieur de ses frontières. Ainsi l'Etat et les grands conglomérats turcs sont-ils très présents dans leur zone d'influence de l'aire turcophone d'Asie centrale. Ils investissent en Russie et au Proche-Orient. Dans le même temps, la contrebande de pétrole et autres produits avec l'Irak sous embargo des Nations unies est florissante. Le pays vient de traverser la crise la plus sérieuse depuis la seconde guerre mondiale. Déja ébranlée par une première alerte monétaire en novembre 2000, la Turquie a subi une seconde secousse financière, plus sérieuse encore, en février 2001. La chute de plus de 50 % de la monnaie nationale a causé une paupérisation de la population, entraînant un recul de 9,4 % du PIB, tandis que l'inflation grimpait à 81 % par an, et que l'économie perdait 2 millions d'emplois. Les mesures de stabilisation et de restructuration drastiques – en premier lieu d'un système bancaire gangrené par une ancienne collusion entre la classe politique et les milieux d'affaires – prises par le précédent ministre des finances, Kemal Dervis, ancien vice-président de la Banque mondiale, ont permis de redresser la situation, ce qui n'a pas empêché son gouvernement de perdre les élections : en 2002, l'inflation devait baisser à 32 %, le déficit budgétaire atteindre 15 % du PIB et la production industrielle grimper de 8,5 %. Mais la dette publique reste très élevée à 145 milliards d'euros. Les étroites relations politiques et militaires qu'entretient Ankara avec les Etats-Unis – la Turquie est un des membres fondateurs de l'OTAN – expliquent sans doute la compréhension et la générosité dont ont fait preuve à son égard la Banque mondiale ou le FMI, dont elle est le premier bénéficiaire. Si l'on compte les crédits que le FMI a déboursés en 2002 pour l'aider à surmonter la double crise financière catastrophique de 2000-2001, la Turquie a reçu 31 milliards de dollars (à peu près autant d'euros). Par ailleurs, la présence en Allemagne et dans plusieurs autres pays de l'UE de millions d'émigrants turcs n'est pas sans influence sur le développement des échanges avec les Quinze, son principal partenaire commercial. Toutefois, l'incertitude internationale liée aux bruits de guerre contre l'Irak – dans laquelle la Turquie serait sur la ligne de front –, n'encourage guère les investisseurs. La tâche du nouveau gouvernement islamiste, appuyé par une large frange des milieux d'affaires, demeure difficile, car le plus dur reste à faire dans un pays où le poids de l'administration, et du secteur public est déterminant, et la corruption structurelle. Malgré la présence de grands groupes florissants qui se tournent de plus en plus vers l'exportation, l'économie est dominée par un tissu de PME familiales fort peu développées (94 % des entreprises, 60 % de la production industrielle et 30 % de la valeur ajoutée). Quant à l'agriculture, si elle occupe encore 35 % de la main-d'œuvre, elle ne représente plus que 14,6 % de la valeur ajoutée de l'économie nationale. |