«Son entrée dans l'Union coûterait très cher» Hugo Dicke L'Express - 12/12/2002 Economiste allemand, il dirige le département Institutions européennes à l'Institut d'économie mondiale de Kiel «Je ne vois aucun avantage économique à son entrée dans l'Union européenne» «Je ne vois aucun avantage économique à une entrée prochaine de la Turquie dans l'Union européenne, pour plusieurs raisons. D'abord, je ne crois pas que cela changerait grand-chose à l'intégration économique de ce pays qui, depuis 1963, a le statut de membre associé. En termes de circulation des marchandises, des services et même des capitaux, la Turquie fait déjà pratiquement partie de l'Union européenne, l'essentiel de cette intégration économique ayant été réalisé au cours des dernières décennies. Par ailleurs, le marché turc ne semble pas offrir les meilleures conditions à des investisseurs européens, en termes de circulation des personnes ou de qualification de la main-d'œuvre. On trouve des marchés plus intéressants en Europe centrale ou orientale. Enfin, l'entrée de la Turquie dans l'Union coûterait très cher, particulièrement à l'Allemagne. Car elle serait bien sûr bénéficiaire des fonds structurels et des aides agricoles de l'Union. Or l'Allemagne en est, rappelons-le, le premier contributeur net - elle participe à hauteur de 25% environ au budget communautaire - et elle ne peut se permettre d'augmenter encore ses dépenses alors qu'elle n'arrive déjà pas à respecter les critères du pacte de stabilité. Certes, le chancelier Gerhard Schröder déclare qu'il ne faut pas laisser la Turquie trop longtemps dans l'incertitude et que l'on doit lui envoyer un “signal fort”, mais il s'agit cette fois d'une position politique. Le gouvernement allemand doit faire face à une forte pression des Etats-Unis - on sait à quel point la relation germano-américaine est difficile en ce moment - car Washington a tout intérêt à ce que la Turquie entre au plus vite dans l'Union. Il y a aussi, bien sûr, la pression de l'Otan. L'organisation verrait un avantage certain à ce que l'un de ses membres, qui occupe une position stratégique, fasse partie de l'Europe.
En outre, même si les avis sont très partagés en Allemagne, il est un peu tabou pour des hommes politiques de dire clairement non à une entrée de la Turquie dans l'Union, car nous avons ici une communauté de quelque 2 millions de Turcs. Cela constitue du reste pour moi un nouveau motif de refus. En effet, si la Turquie faisait partie de l'Europe, cette communauté, qui est à mon sens plutôt mal intégrée, prendrait encore de l'importance. Je n'y vois aucun problème en période de prospérité, mais ce peut être un facteur d'insécurité sociale en période de vaches maigres. Enfin, toujours sur le plan politique, je trouve que les pays membres n'ont pas encore répondu clairement à la question: où sont les frontières de l'Europe? Sont-elles morales, culturelles ou géographiques? D'un point de vue géographique, l'essentiel du territoire de la Turquie appartient à l'Asie. D'un point de vue culturel, le régime d'Ankara a certes fait de grands efforts vers la démocratie, c'est très bien comme cela et il faut que cela continue. Mais, par exemple, lorsque l'on considère la séparation de la religion et de l'Etat, on constate qu'elle est récente, qu'elle a été décrétée par le haut et garantie par un pouvoir militaire. J'aimerais savoir comment elle est vécue au sein de la population. Bref, lorsque je regarde la Turquie, j'ai du mal à la compter au nombre des pays qui, géographiquement ou culturellement, font partie de l'Europe.» |