Raffarin souhaite repousser le débat sur la Turquie Guillaume Tabard Le Figaro - 10/12/2002 Lorsque Valéry Giscard d'Estaing avait été nommé président de la Convention sur l'avenir de l'Europe, sur l'insistance de Jacques Chirac, Jean-Pierre Raffarin s'était réjoui : «Il est enfin possible d'être à la fois un giscardien et un chiraquien heureux.» Depuis que l'ancien président a jeté le pavé turc dans la mare européenne, le premier ministre est à nouveau contraint au grand écart. Ou plutôt au silence. Car on imagine mal Raffarin contredire celui qui l'a nommé à Matignon. Malgré leur rivalité de moins en moins feutrée, Jacques Chirac et Lionel Jospin avaient toujours mis un point d'honneur à «parler d'une seule voix» sur les questions diplomatiques en général et européennes en particulier. Ce serait un comble qu'il en soit autrement maintenant que l'harmonie est retrouvée à la tête de l'exécutif français. Mais par conviction autant que par flair politique, le premier ministre est inquiet du climat dans lequel s'engage le débat public sur l'élargissement de l'Union. Il sait que l'opinion ne retient que des messages simples et clairs sur des sujets complexes. Il sait que des déclarations de Jacques Chirac et de son ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a été avant tout retenu que la Turquie avait «toute sa place dans l'Europe». Il redoute donc que les craintes suscitées par l'entrée possible d'Ankara dans l'Union ne rejaillissent sur l'élargissement, acquis celui-là, à dix nouveaux pays. En donnant le coup d'envoi d'une série de forums européens, vendredi à Orléans (nos éditions du 7 décembre), Jean-Pierre Raffarin a été tenté d'insister sur la différence de calendrier et de nature entre les deux situations : les dix pays, ce sera fait en 2004, la Turquie, on en discutera à partir de 2005. A moins d'une semaine du sommet de Copenhague, le premier ministre a jugé plus prudent de ne pas se hasarder à des déclarations trop personnelles dans lesquelles les observateurs auraient inévitablement scruté les écarts par rapport à la position officielle de la France. Aussi, lorsque Sylvain Augier, l'animateur de la table ronde, lui a tendu vendredi le micro pour répondre à la question qui lui était posée sur sa position personnelle face à la Turquie, le chef du gouvernement a préféré le passer à son ministre des Affaires étrangères. Quelques minutes avant, la France et l'Allemagne s'étaient mises d'accord pour proposer d'offrir à la Turquie une ouverture conditionnelle de négociations d'adhésion à l'Union européenne au 1er juillet 2005. Dans l'esprit de Jean-Pierre Raffarin, la crainte liée au choc des calendriers avait perdu sa raison d'être. Mais pour l'exécutif français, le risque subsiste d'un décalage avec la position de son électorat. Le sondage Ipsos publié dans nos colonnes le montre : l'électorat de l'UMP est à plus des deux tiers hostile à une adhésion de la Turquie. Les électeurs de Jacques Chirac au premier tour de la présidentielle y sont hostiles à 57%, contre 49% seulement des électeurs de Lionel Jospin, et 65% des électeurs de l'UMP en juin dernier contre 51% des électeurs socialistes. Ce débat a été évoqué mardi matin lors du traditionnel petit déjeuner de la majorité à Matignon, autour du premier ministre. Pour la circonstance, Dominique de Villepin y participait. Les animateurs du groupe UMP et le giscardien Pierre Lequiller, président de la délégation à l'Union européenne de l'Assemblée nationale, ont transmis au ministre des Affaires étrangères l'inquiétude de l'opinion face à la question. C'est aujourd'hui la crainte principale de Jean-Pierre Raffarin : que le débat sur la Turquie nourrisse une nouvelle vague d'euroscepticisme au moment même où un référendum sera probablement nécessaire pour ratifier les nouvelles institutions de l'Union. Comme souvent sa réponse tient en un mot : faire de la pédagogie. Au moins pour éviter de se mettre ses propres électeurs à dos. |