L’Europe face à l’islam Jean DANIEL Le Nouvel Observateur - 03/12/2002 Le 12 décembre prochain, à Copenhague, le Sommet européen aura à débattre de Chypre, de la Turquie… et de l’identité de l’Europe.
C’EST devenu une mode : chaque fois qu’un homme politique fait une gaffe, on s’empresse de dire qu’elle est stimulante, qu’elle réveille des torpeurs et brise des tabous. M. Valéry Giscard d’Estaing, ancien président de la République française et président de la Convention sur l’Avenir de l’Europe, manifeste-t-il l’humeur de décréter que la Turquie ne peut en aucune manière faire partie de l’Europe, on se félicite aussitôt de ce qu’il affirme tout haut ce que chacun pense tout bas. C’est sans doute vrai. Mais même — et surtout — si cela est vrai, est-ce à lui de le dire ? Est-il conforme aux responsabilités qu’il aura le 12 décembre à Copenhague de se prononcer au nom des autres ? Et d’une façon si choquante pour les Turcs ? Valéry Giscard d’Estaing est tout de même l’héritier des promesses faites à la Turquie en 1963, en 1999 et en 2001. M. de Villepin, a été contraint, au nom du gouvernement français, de rassurer les Turcs avant le débat de mardi dernier à l’Assemblée Nationale. Or, l’enjeu est capital. Il s’agit de savoir ce qu’est l’Europe et ce qu’elle veut être. Le 12 décembre prochain, l’Union européenne va accueillir l’île de Chypre, celle de Nicosie, la grecque, mais non la République turque de Chypre. En principe, c’était au sein de l’Union européenne que devait se régler le conflit des chypriotes grecs et turcs. La forme compte ici autant que le fond s’il s’agit de revenir en arrière. Mais soudain, certains Européens s’émeuvent à l’idée d’accueillir parmi eux les soixante-dix millions de musulmans de Turquie, lesquels iraient rejoindre les treize millions de musulmans de différentes nations qui sont déjà installés en Europe. Giscard assène que la Turquie n’est pas une nation européenne. Peut-être. Mais quitte à s’en aviser si tard, on eût souhaité une repentance plus collective et plus fraternelle. Jusqu’à maintenant on s’était contenté de dire que la Turquie ne remplissait pas encore les conditions requises par les démocraties de l’Union. L’Europe, dont les frontières n’étaient pas (et ne sont pas encore !) fixées ne s’était pas alors inquiétée de ce qu’elle pouvait, avec l’admission de la Turquie, devenir riveraine de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran, de la Géorgie et de l’Arménie. Tout cela peut se soutenir et, pour tout dire, je ne suis pas sûr d’être favorable à un accueil immédiat de ce grand pays musulman tant que les Européens n’auront pas de frontières tracées, ni de politique étrangère et de défense communes. Reste quelque chose qui est tout simplement l’essentiel. Ce quelque chose, ce n’est pas que la Turquie, en dépit de son nouveau gouvernement islamiste, réaffirme qu’elle fait de son entrée dans l’Union européenne, démocratique et laïque, une priorité. Et pourtant, ce n’est pas rien. Cela mériterait même que l’on réfléchisse à deux fois à la signification inédite de cette candidature. Mais l’important, l’autre chose, c’est que la réunion de Copenhague ne va pas se dérouler dans une période indifférente. Nous avons même été rarement confrontés par l’Histoire à une si grande probabilité d’un conflit culturel, pour éviter l’expression trop usée de « choc des civilisations ». Tous les hommes qui ont une vision de l’avenir - et personne ne conteste que M. Giscard d’Estaing en ait une - savent que l’un des plus importants problèmes de ce temps est de réunir des sociétés qui veulent vivre ensemble dans un combat contre un nihilisme religieux expansionniste et imprévisible. S’agissant de l’islamisme, version politique radicale d’une grande religion et dernière en date des idéologies messianiques, on ne pourra jamais le combattre vraiment si l’on refuse aux musulmans eux-mêmes les raisons de le faire. Et si, comme on y est conduit aujourd’hui en Irak, en Tchétchénie et sur le territoire palestinien, on finit par multiplier les partisans des attentats de Djerba, de Bali et de Mombasa. Faire en sorte que les hommes de paix et de religions différentes trouvent entre eux plus de points communs qu’ils n’en ont avec des hommes de guerre et de même religion, telle est devenue l’obligation la plus simple, la plus forte et la plus évidente qui s’impose à nous. Or, il tombe sous le sens qu’on se détourne indécemment de cette règle lorsqu’on s’expose à humilier un peuple fier et héritier d’un grand empire en opposant un refus aussi dédaigneux que celui de Valéry Giscard d’Estaing aux audaces que ce pays manifeste. On attend que l’ancien président corrige son tir en exprimant avec chaleur la sympathie et même la gratitude que l’on doit éprouver envers un pays qui fait tant d’efforts sur lui-même pour accorder l’islam aux valeurs laïques et universelles — donc européennes. Il faudrait que le peuple turc sache que nous avons les mêmes ennemis que lui et que nous sommes solidaires dans les épreuves qui le guettent. Il faudrait lui expliquer pourquoi ce qui est difficile aujourd’hui peut le devenir moins demain ou après-demain, et comment. Il faudrait que la Turquie puisse disposer dès maintenant d’un statut particulier. Michel Rocard est du même avis que nous ici et nous n’en sommes pas surpris. Mais il prend les risques d’une nouvelle promesse qui peut n’être pas tenue et qui aviverait plus encore, dans ce cas, la déception irritée des Turcs : leur dire que Giscard n’aura pas gain de cause. J.D. |