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L'Europe face à la question turque

Luc de Barochez
Le Figaro - 27/11/2002

 

Le nouvel homme fort de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, effectue aujourd'hui une visite à Paris, au moment où le débat fait rage sur l'adhésion de son pays à l'Union européenne. Erdogan, qui effectue une tournée européenne, préside le Parti de la justice et du développement (AKP), un mouvement d'origine islamiste qui a remporté les élections législatives du 3 novembre et se présente comme «conservateur musulman». Erdogan, accompagné du ministre de la Défense, Vecdi Gonul, doit être reçu cet après-midi à l'Élysée par le président Jacques Chirac. Les relations entre Ankara et l'Union européenne seront au centre des discussions, à l'approche du sommet européen de Copenhague qui doit confirmer les perspectives d'adhésion de la Turquie à l'UE.

Il ne faut pas désespérer l'Anatolie. A l'approche du sommet européen de Copenhague, les 12 et 13 décembre, les dirigeants des Quinze s'échinent à rassurer la Turquie. Le débat lancé par le président de la Convention européenne, Valéry Giscard d'Estaing, pour essayer de fermer la porte à Ankara, a tourné court. Aucun gouvernement de l'UE ne s'est rallié à la position de l'ancien président français. Bien au contraire, une large majorité se dégage pour fournir à la Turquie de nouvelles assurances quant à son adhésion.
«A Copenhague, nous prendrons une décision sur la prochaine étape de la candidature turque, a affirmé hier le premier ministre danois Anders Fogh Rasmussen, qui présidera le sommet. Ce sera une bonne décision, pour l'UE autant que pour la Turquie.» En même temps qu'ils donneront leur feu vert à l'entrée dans l'Union de dix nouveaux États membres en 2004, les Quinze devraient fixer à la Turquie une «clause de rendez-vous». Il s'agit de lui dire quand et à quelles conditions l'UE sera prête à lui communiquer une date pour l'ouverture des pourparlers d'adhésion. Autant dire qu'on est encore loin d'une entrée de la Turquie. Les diplomates les plus optimistes parlent d'au moins 10 ans. Mais la perspective est tracée. L'Europe de l'Atlantique à l'Iran se dessine.

L'arrivée au pouvoir en Turquie, au début du mois, d'islamistes se présentant comme des conservateurs musulmans, n'a freiné ni l'élan pro-européen du pays, ni les ambitions intégrationnistes des Quinze. Elle pourrait même les avoir renforcées, en rendant plus envisageable, dans l'esprit des dirigeants européens, la perspective d'une Turquie basculant un jour dans le camp anti-occidental.

C'est un cauchemar pour les responsables des Quinze. La position géostratégique de la Turquie est cruciale. Bastion avancé de l'Otan contre l'URSS à l'époque de la guerre froide, elle est devenue le bouclier de l'Occident contre les «États voyous» du Proche-Orient. Elle est un pays de transit pour le gaz et le pétrole du Caucase. Elle est une plate-forme d'influence pour l'Asie centrale turcophone. Elle est un important champ de bataille dans la lutte antidrogue mondiale. Elle occupe une position clé pour le contrôle de l'immigration vers l'Europe. Et pour couronner le tout, elle est pratiquement le seul modèle d'État musulman laïc susceptible de désamorcer le conflit de civilisations entre l'Islam et l'Occident. Dans cette optique, sa population quasi exclusivement musulmane est loin d'être un inconvénient, mais plutôt un avantage.

C'est pourquoi les États-Unis se sont placés en tête des partisans d'une entrée de la Turquie dans l'Union. Ils font d'autant plus pression que cela ne leur coûterait rien. Les plus proaméricains des dirigeants des Quinze, comme l'Anglais Blair, l'Italien Berlusconi et l'Espagnol Aznar, poussent à la roue.

Beaucoup va dépendre d'Ankara. Le nouveau gouvernement d'Abdullah Gül devra naviguer entre les écueils nommés Chypre, défense européenne et surtout réformes politiques internes. Les Quinze attendent de la Turquie qu'elle fasse pression sur ses protégés de Chypre-Nord pour qu'ils acceptent le plan de réunification de l'île présenté par l'ONU. Ils veulent qu'elle cesse de bloquer les arrangements entre l'UE et l'Otan qui permettraient à la défense européenne de voir le jour. Enfin, ils l'appellent à mieux respecter les droits de l'homme et à s'affranchir du poids des militaires, dans la ligne des décisions prises l'été dernier pour abolir la peine de mort et octroyer des droits culturels à la minorité kurde. La candidature de la Turquie est une utile carotte pour faire progresser la démocratie à Ankara. C'est aussi le prix à payer pour l'adhésion de Chypre à l'UE, car sinon la Turquie a les moyens de perturber le processus.

Jacques Chirac a exposé la position de la France la semaine dernière à Prague : «La Turquie a toute sa place en Europe, dans la mesure où elle adhère à toutes ses valeurs. C'est ce qui lui reste à démontrer.» Pour le président de la République, l'appartenance de la Turquie à l'Europe ne fait pas de doute. «Je sais que la chose peut se discuter d'un point de vue strictement géographique, mais je ne crois pas qu'on puisse la discuter du point de vue historique, de la civilisation.»

La France, qui s'était cachée derrière l'Allemagne dans le débat sur la Turquie, sort du bois. A Berlin, après de longues hésitations, la balance penche en faveur de la Turquie. Au sommet de l'Otan, le chancelier Schröder a expliqué que «l'intérêt national allemand» tout comme «l'intérêt géostratégique de l'Union» impliquaient de «soutenir les forces laïques et pro-occidentales en Turquie».

En France comme en Allemagne pourtant, les opinions publiques sont réticentes à une adhésion de la Turquie. Pourtant, au niveau officiel, l'Europe a tranché le débat depuis longtemps. En 1949 (soit un an avant la République fédérale d'Allemagne !) la Turquie a été admise au Conseil de l'Europe. L'adhésion d'Ankara au Marché commun a été promise par les Six en 1963, et confirmée par les Quinze en 1999. C'est ce que les dirigeants européens appellent «donner des perspectives» aux Turcs. Mais à force d'en donner, il arrive un moment où les promesses doivent être concrétisées. Les Turcs pensent que l'heure de vérité arrive à Copenhague. Les Quinze, eux, se croient en mesure de tenir encore quelque temps.

     

 

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