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EUROPE - TURQUIE

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La nouvelle "question d'Orient"

Richard Figuier
Le Monde - 26/11/2002

 

"Valéry Giscard d'Estaing a bien des compétences. Mais ne le laissons pas s'installer, du moins s'installer seul, dans ce nouveau rôle pour lui de maître à penser de l'avenir de l'Europe."

La quasi-unanimité des historiens contre l'entrée de la Turquie dans l'Europe n'emporte pas tout à fait l'adhésion non plus. Ils semblent tous oublier les multiples versions de la très fameuse "question d'Orient" (et les réponses), dont les termes pourraient être aujourd'hui : que faire avec l'islam en Europe ? Ou encore : que peut l'Europe à l'égard de l'islam ?

Lucien Febvre, dans ses cours sur l'Europe au Collège de France, après avoir rappelé l'échec de la politique étrangère française à tourner les Ottomans vers l'Europe ainsi que l'insuccès parallèle de l'Europe à les pousser vers l'Asie, écrivait : "Notre univers politique européen n'est pas un univers à deux dimensions.
C'est un univers à trois dimensions. Il faut le penser en profondeur. Sa surface est bien en Europe. Mais il plonge par-derrière de tous les côtés. (...) Et comment, par exemple, l'Europe et l'Asie pourraient-elles se passer l'une de l'autre ? Où commence l'une, où finit l'autre ? Ici, une Turquie occidentalisée, dotée de couvre-chefs et d'institutions européens, d'universités, d'écoles, de services des beaux-arts. (...) De cette Europe à cette Asie, de cette Asie à cette Europe, on passe par une série de transitions insensibles. La Turquie d'aujourd'hui est à peu de chose près un Etat balkanique d'hier. Et un Etat balkanique d'hier, c'est déjà le vestibule d'un monde qui conduit de l'Europe vers l'Asie. (...) Le problème de l'Europe dépasse l'Europe ; le problème de l'Europe, c'est à l'échelle planétaire qu'il se situe ; le problème de l'Europe, c'est le problème du monde." (L'Europe. Genèse d'une civilisation, Perrin, 1999, p. 302-303).

Comment refuser l'entrée dans l'Union à un Etat balkanique ? Plus sérieusement, Lucien Febvre pose, avec souffle et sans lyrisme déplacé, le problème de l'Europe dans les dimensions mêmes qui doivent être les siennes. Il ne tient évidemment pas à la géographie - mais cela, les adversaires de l'entrée de la Turquie le reconnaissent. Il ne tient pas non plus dans une "gouvernementalité" efficace : que l'Europe soit l'union de 25 pays pose déjà des difficultés de gouvernement ; alors, qu'elle en rassemble 26 ou 27 (si on accepte l'adhésion de la Russie) ne changera pas fondamentalement les choses.

Mais comment éviter la simple zone de libre-échange (souhaitée par les Anglais), comment en arriver à une véritable Europe politique ?
En quoi une adhésion éventuelle de la Turquie menacerait-elle l'Europe de régression fatale ? Encore faudrait-il dès maintenant avoir une véritable Europe à proposer aux candidats "légitimes" à l'élargissement. Encore faudrait-il que cette Europe des Etats, des nations, de tout ce qu'on voudra, existe en dehors d'une zone euro toujours au bord de l'éclatement. La Turquie ne fait rien à l'affaire.
Pourtant, son souhait, sa demande formelle d'adhésion, nous met sur la piste du vrai et seul problème de l'Europe. Febvre encore : "Européens, bons Européens, soyons de bons accoucheurs de civilisation." C'est bien de cela, aux dimensions du monde, toujours selon Febvre, qu'il s'agit. Comment restaurer la notion d'empire sans empereur et sans domination ? Comment intégrer les plus grands ensembles possibles, ensembles que l'Histoire réunit ? Qu'avons-nous à gagner à exclure l'islam d'un grand Occident ? Voulons-nous le fédérer à nouveau contre "les infidèles" ?

L'Europe peut réengager un dialogue avec l'islam sans blesser sa dignité en dépassant le mépris colonial d'antan. Elle peut accompagner l'islam sur le chemin du renouveau. Pourquoi ? Parce que les racines sont communes. L'affirmation du monde comme création est à l'aplomb de la démocratie et de la solidarité sociale protectrice. Puisqu'il faut bien des sujets pour une démocratie et pas seulement des individus, et qu'il faut bien une fraternité pour le social et pas seulement le conflit des intérêts plus ou moins régulé.

L'intégration de la Turquie, demain, l'examen de la demande du Maroc, nous placent devant une nécessité vitale : inventer plusieurs Europe en une, l'Euroméditerranée joignant l'Europe du Sud au Maghreb en passant par le Moyen-Orient, l'Europe continentale de Brest à Moscou, l'Europe des îles (ah ! la fin de la Corse comme problème franco-français), l'Europe des mers, etc.
Des sous-ensembles dans le grand ensemble, l'articulation à tous les niveaux de l'universel et du particulier. Une seule Europe comme modèle politique et social : la délibération commune et la solidarité. Des Europe concrètes, proches, régionales.
Est-ce une utopie, un cauchemar, une foutaise ? Pire encore, le germe de guerres futures ? Demandons à Rome, à Charles Quint, souverain espagnol et pourtant allemand, régnant sur l'Italie et la Flandre. Demandons à l'histoire des hommes de nous aider à discerner, plutôt qu'à des commissions.

Richard Figuier est éditeur aux Editions du Seuil.

     

 

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