Le Parlement européen est partagé sur une entrée de la Turquie dans l'UE Rafaële Rivais Le Monde - 21/11/2002 La Turquie a-t-elle vocation à entrer dans l'Union européenne ? Au lendemain de la victoire des islamistes modérés de l'AKP aux élections législatives du 3 novembre, alors que leur chef de file, Recep Tayyip Erdogan, est lui-même attendu, jeudi 21 novembre, au Parlement de Starsbourg pour plaider la cause de son pays, la question a subrepticement resurgi dans le débat parlementaire européen, mardi 19 octobre. Comme chaque année, l'Assemblée devait passer en revue les progrès accomplis par les différents pays candidats à l'adhésion à l'Union. Une simple page était au départ consacrée à la Turquie. Les rapporteurs, Elmar Brok et Arie Oostlander, tous deux membres du groupe du Parti populaire européen (PPE, droite), insistaient sur la nécessité, pour ce pays, d'appliquer les réformes relatives aux droits de l'homme (suppression de la peine de mort, liberté de religion, protection des minorités ethniques) qu'il a récemment décidées. Ces deux élus avaient préparé leur rapport au mois d'octobre, avant les élections turques et avant que Valéry Giscard d'Estaing, le président de la Convention sur l'avenir de l'Europe, affirme que l'adhésion de ce pays signifierait la "fin de l'Union européenne". Depuis, deux amendements ont été déposés, qui introduisent le débat sur le statut de la Turquie. Au nom des libéraux, Willy de Clercq demande au Parlement de "confirmer" que la Turquie est bien "candidate à l'adhésion" et que, "par là-même elle est appelée, à terme, à devenir membre à part entière de l'Union européenne". Graham Watson, le président du groupe des libéraux, a affirmé, à l'occasion d'un autre débat, avec les représentants des pays candidats, qu'il "rejette le modèle dépassé d'Europe de Giscard d'Estaing". "PAS DE DATE" A l'inverse, au nom du PPE, Markus Ferber, membre de la CSU, propose d'instaurer un "partenariat spécial entre l'Union européenne et la Turquie".Il s'agit, dans l'esprit du député, de remplacer purement et simplement l'adhésion de la Turquie par une relation économique privilégiée. Cela n'est pas dit clairement, mais suggéré, du fait que tous les mots faisant allusion à la possible "adhésion" de la Turquie ainsi qu'à son statut de "pays candidat" sont supprimés. D'autres députés du PPE, notamment le général Morillon, proposent que ce partenariat ne soit qu'une solution provisoire, destinée à attendre l'adhésion de la Turquie. Le Parlement devrait se prononcer, mercredi 20 novembre, sur ces deux amendements. Hans-Gert Pöttering, le président du PPE, a admis, au cours d'une conférence de presse, mardi, que les avis au sein de son groupe sont partagés : "le seul point sur lequel nous sommes tous d'accord, c'est que le Conseil européen de Copenhague ne doit pas donner à la Turquie de date à partir de laquelle elle deviendrait candidate à l'adhésion", a-t-il expliqué, "parce que la Turquie ne remplit pas encore ces critères" en matière de respect des droits de l'homme. "Nous refusons d'examiner d'autres questions, religieuses ou territoriales", a assuré M. Oostlander. Il semble que presque tous les élus aient fait le même choix, puisqu'ils se sont concentrés sur la question de la date lors du débat de mardi. M. Brok a ainsi déclaré que "si la Turquie respecte les critères politiques de Copenhague et s'il n'y a pas de suprématie du pouvoir militaire, nous devons réfléchir de manière positive à son adhésion". M. Oostlander a mis en garde le Conseil européen contre l'idée "absurde" qui consisterait à "donner la date d'une date", pour ne pas mécontenter la Turquie - notamment au cas où celle-ci permettrait de régler la question chypriote. Au Parti socialiste européen, Janis Sakellariou (allemand) a affirmé qu'"on ne pourra pas parler d'une date tant que les critères de Copenhague ne seront pas remplis". Daniel Cohn-Bendit, président du groupe des Verts, expliquait, au cours d'une conférence de presse, que "tous les groupes sont divisés" sur la question de la Turquie. "Chez les Verts, par exemple, les fédéralistes craignent que son entrée dans l'Union ne fasse glisser le système communautaire vers un système intergouvernemental", explique-il, en soulignant que "le soutien des conservateurs britanniques eurosceptiques à cette adhésion conforte leurs inquiétudes".D'autres posent la question de l'étendue des frontières de l'Union : si l'on intègre la Turquie, faut-il accepter aussi le Maroc ou les Balkans ? "Le PPE est sur la ligne de Giscard, mais il n'ose pas le dire", affirme M. Cohn-Bendit. |