L'Allemagne n'est pas favorable à une entrée de la Turquie dans l'UE LE MONDE - 06/09/2002 Berlin de notre correspondant
Distancé par la paix, la sécurité, le chômage, le terrorisme ou la criminalité organisée, le thème de l'élargissement de l'Union européenne ne fait guère recette en Allemagne, où toutes les enquêtes menées par la Commission indiquent que l'arrivée de nouveaux adhérents ne figure pas parmi les premières préoccupations de ses citoyens. Et, lorsqu'ils l'évoquent, ce sont les pays appartenant à l'ancien bloc communiste qui sont spontanément cités. Non la Turquie. Paradoxe ?
L'Allemagne a appris à cohabiter avec "ses" Turcs qui, avec 2 millions d'âmes, forment la plus importante communauté étrangère sur son sol. Economiquement bien enracinés, les Turcs sont cependant vécus comme une population à part, culturellement et religieusement différents de leurs voisins, difficilement assimilables selon les canons majoritaires en vigueur.
Pourquoi ce qui est difficile à l'échelle de l'Allemagne le serait-il moins à l'échelle de l'Europe ? C'est ce que Helmut Kohl, alors chancelier, avait assuré en 1999 lorsque, interrogé sur la demande d'adhésion de la Turquie, il avait crûment estimé que, selon lui, l'Europe devait rester "un club chrétien". La formule avait fait scandale. Mais elle avait eu le mérite de mettre le doigt là où beaucoup de politiciens et d'électeurs sont sensibles : la confuse menace que le monde chrétien ressent à l'égard de l'islam.
Il est probable que les attentats du 11 septembre 2001 ont renforcé ce sentiment diffus. Mais en Allemagne, où il est des mots qu'il vaut mieux éviter, Edmund Stoiber a adouci le discours de M. Kohl. Aujourd'hui, le candidat conservateur à la chancellerie affirme que s'il faut "favoriser une orientation européenne de la Turquie", il y a aussi des "frontières européennes" qui, hasard de la géographie, ne l'englobent pas. "Au moins, il dit tout haut ce que les autres pensent tout bas", constate le correspondant berlinois du quotidien turc Hürriyet.
Hormis les Verts, qui, sous réserve de réformes démocratiques, se sont explicitement prononcés pour l'intégration de la Turquie, les partis préfèrent laisser le sujet dans le vague. Le mot "Turquie" n'apparaît même pas dans le programme électoral du Parti social-démocrate (SPD) du chancelier Gerhard Schröder.
"IL FAUT DU TEMPS"
Député européen et membre de la direction nationale du SPD chargé des affaires turques, Martin Schultz reconnaît que son parti, comme la classe politique allemande en général, est sceptique quant à la possibilité de voir bientôt Ankara siéger à Bruxelles.
Selon lui, les réformes en matière de droits de l'homme engagées par la Turquie n'y changeront rien : "Il faut du temps avant que les consciences reconnaissent le changement. Et puis la Turquie elle-même paraît instable, partagée entre partisans et adversaires de l'adhésion. Qui l'emportera ? Que dira la classe politique turque lorsqu'elle comprendra que l'adhésion implique dans plusieurs domaines une certaine perte de souveraineté ? C'est avant tout à la Turquie de choisir ce qu'elle veut faire."
Georges Marion
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