Islamiste, démocrate, conservateur, comment qualifier l'AKP ? Nicolas Bourcier Le Monde - 08/11/2002 Comment qualifier le Parti de la justice et du développement (AKP) ? Ce parti, créé sur les cendres d'une formation islamiste interdite, est-il islamiste, islamiste modéré, musulman conservateur, islamo-démocrate, islamique ou autre chose ? La question embarrasse les commentateurs.
Comment définir ce parti dont le leader, Recep Tayyip Erdogan, surnommé dans sa jeunesse le "Mujahid", refuse aujourd'hui le terme d'islamiste, soutient l'entrée de la Turquie dans l'Europe et entend préserver le caractère laïque de l'Etat ? "Ce parti, âgé à peine de quinze mois, est issu d'une tradition islamiste pure et dure, mais ses dirigeants veulent tourner la page", assure Rusen Cakir. Cet auteur de nombreux ouvrages sur les mouvements islamistes turcs propose d'utiliser le terme d'"ex-islamiste" pour qualifier le mouvement. " L'AKP n'est pas encore un parti démocratique, mais il veut le devenir. A charge pour ses dirigeants de le prouver aujourd'hui", admet-il. Les plus sceptiques jugeront ce pari risqué. Dans la presse turque, c'est la valse des définitions. "Erdogan a affirmé qu'il ne fallait plus exploiter la religion dans ce pays. Il faut donc le définir comme musulman démocrate ou comme démocrate", écrit Ertugrul Özkök, éditorialiste au quotidien Hürriyet. Dans le même journal, Bekir Coskun tire lui la sonnette d'alarme : "L'islam politique est arrivé au pouvoir en Turquie, il s'agit d'un gouvernement basé sur une politique religieuse." Hikmet Cetinkaya, du quotidien kémaliste Cumhuriyet, opposé à l'AKP, déplore, quant à lui, que "presque tous nos éditorialistes ont changé du jour au lendemain en décidant que l'AKP est un mouvement de centre-droit. C'est une grave erreur. Nous avons maintenant au pouvoir un parti islamiste." L'islamologue Ali Bulaç souligne que "Erbakan représente l'islam politique, alors que Erdogan est un musulman démocrate proche des partis chrétiens-démocrates européens". Recep Tayyip Erdogan, nouvel Helmut Kohl du Bosphore ? "Dans le fond, on se moque de la définition,ironise Ali Bayramoglu, du quotidien proche de l'AKP, Yeni Safak. C'est un conservateur démocrate, dans le sens libéral du terme, mais surtout légitimé par les urnes." Plume acerbe des médias turcs, il défend le changement opéré par les milieux islamistes turcs : "Il y a eu tellement de conflits en Turquie ces dernières années que les résultats de ces élections donnent l'impression d'entrer dans une période normale." Un point de vue qui méritera expertise à la lumière du futur gouvernement. |