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Islamo-réalisme

Bernard Guetta
L'Express - 07/11/2002

 

On n'est pas modérément fanatique. Si le Parti de la justice et du développement, la formation qui a remporté, dimanche, la majorité absolue des sièges au Parlement turc, se réclamait, fût-ce avec «modération», de l'islamisme, il faudrait que l'Europe rompe immédiatement ses négociations avec la Turquie.

S'il ne le faut pas déjà, c'est que, fondé, il y a un an, dans le sillage d'une organisation islamiste dissoute, Justice et développement refuse désormais cette étiquette. S'il y a débat, c'est que ce parti se définit comme «démocrate-musulman», qu'il a choisi de le faire en référence à l'un des courants majeurs de la vie politique européenne, qu'il veut ainsi suggérer un parallèle entre les «démocrates-musulmans» et les «démocrates-chrétiens» afin de rassurer l'Europe et les Turcs eux-mêmes, majoritairement laïques et désireux d'entrer dans l'Union.

On peut ne pas croire à ce changement d'étiquette. Il n'y aurait pas de raison de le prendre pour argent comptant, mais, au fil des ans, les islamistes turcs ont compris qu'ils devaient changer de langage pour mordre sur les classes moyennes et pouvoir profiter de la déconfiture des partis conservateurs.

Expérience aidant, ils ont réalisé que, en renonçant à ce messianisme qui leur avait acquis les laissés-pour-compte, ils pourraient sortir de leur ghetto, trouver leur place sur l'échiquier politique, s'imposer, dans le respect de la Constitution, en grand parti de droite, traditionaliste et partisan de la libre entreprise.

Ce n'est pas fait. La mutation est en cours. Elle demeure incertaine tant les débats, comme en Iran, sont vifs dans leurs rangs, mais le fait est que ce sont les réalistes qui l'ont emporté depuis un an, que le succès les renforce et qu'il y a une demi-décennie, déjà, que ce courant prêche, en Turquie, la démocratie et l'Europe. Il l'a d'abord fait tactiquement, pour se protéger de l'armée, tout-puissant gardien de la laïcité depuis qu'Atatürk l'a imposée en 1924, mais les mots comptent en politique.

A force de se réclamer de la démocratie européenne, de la prôner contre l'armée, de la défendre devant leurs sympathisants et les électeurs, les islamistes se sont eux-mêmes convaincus du bien-fondé de ce tournant. Ils peuvent, évidemment, faire machine arrière. Les difficultés économiques ou un échec de leur gouvernement pourraient les y inciter, mais, outre que l'armée veille et ne laisserait pas faire, ils commettraient un suicide politique en compromettant la candidature turque à l'Union.

Le paradoxe est que cette victoire des islamistes redouble le poids de l'Europe sur l'évolution intérieure turque. Avec l'armée, avec les partis laïques, majoritaires en voix même si leur fractionnement les a privés d'une majorité parlementaire, avec la presse et l'intelligentsia turques, l'Union européenne est en situation de parachever cette évolution des islamistes ou de les condamner à l'impasse. Plus que jamais, elle pourra poser ses conditions en attendant que l'on sache si l'islamisme est vraiment soluble dans la démocratie. Le contraire n'est pas prouvé.

 

 

 

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