Télévision : Ankara et Huntington Dominique Dhombres Le Monde - 04/11/2002
La turquie en Europe ? C'est géographiquement exact, pour une petite partie du territoire turc. C'est politiquement encore incertain. Le reportage de Richard Binet et Philippe Luzzi qu'on pouvait voir dimanche au "20 heures" de France 2 avait le mérite de montrer comment on vote dans ce pays, mal connu du grand public européen. On y va tôt le matin. Les files d'attente sont parfois longues. Le vote est obligatoire, l'isoloir aussi. Et les femmes glissent leur bulletin dans l'urne depuis 1930. Elles ont donc, dans ce domaine au moins, quinze ans d'avance sur les Françaises.
Ces images, fort simples, d'un jour d'élections en Turquie, sont probablement historiques. Pour la première fois, des islamistes, qu'on dit modérés, sont aux portes du pouvoir, par la voie démocratique, dans un grand pays laïque de tradition musulmane. Le Parti de la justice et du développement (AKP) a obtenu dimanche la majorité absolue au Parlement. Il va former le nouveau gouvernement.
C'est un processus fascinant pour les Français, qui ont évidemment en tête le contre-exemple algérien. Ces islamistes sont favorables à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Ils sont pour le maintien de leur pays dans l'OTAN. Voilà un test en grandeur réelle pour la théorie de Samuel Huntington sur le choc des civilisations. Selon Huntington, la Turquie ne sera jamais admise dans l'Union parce qu'elle n'est pas de tradition chrétienne. Pour être européen, il ne suffit pas, selon lui, d'être un pays démocratique et économiquement développé. Il faut aussi avoir appartenu à l'aire d'expansion du christianisme. Or, historiquement, les Turcs ont plus souvent combattu les chrétiens qu'ils n'ont fait alliance avec eux. Soliman le Magnifique ("le législateur") est l'exception qui confirme cette règle. Il avait été bien aidé par François Ier.
On revient au journal télévisé. Si l'AKP parvient à former un gouvernement stable, durable, en Turquie, et s'il passe, en décembre, son examen d'entrée dans l'Union européenne, les Turcs seront, dans quelques années, des citoyens européens comme les autres, au même titre que les Polonais, plutôt catholiques comme on sait. Mais si les Européens bloquent, une fois de plus, la candidature d'Ankara, les Turcs regarderont dans d'autres directions, plus traditionnelles pour eux. L'Europe aura manqué le coche.
|