La Turquie en Europe Jean-Claude Maurice Journal du Dimanche - 03/11/2002 Longtemps la Turquie fut présentée dans les manuels scolaires comme « lHomme malade de lEurope ». Sans remonter aux Seldjoukides, on y rappelait les splendeurs passées de Byzance et de Constantinople pour mieux démontrer létat dans lequel le pays était tombé. Ce rappel ne date pas dhier. Il témoigne que pour les diplomates, à défaut de géographes, la Turquie appartient bien, depuis deux siècles au moins, à la sphère européenne. Tout dans lhistoire récente a accentué ce rapprochement. Dans les années 90, sopposant à la toute-puissance dune tradition islamique quil rendait responsable du déclin ottoman, Mustapha Kemal entreprit de force, sans état dâme de relever son pays, de le faire entrer dans la modernité, de le laïciser surtout. De nombreux récits attestent des bastonnades infligées aux récalcitrants qui refusaient de renoncer à la polygamie, de se vêtir à loccidentale. Il imposa la lecture du Coran en turc. Aujourdhui, la Turquie est une démocratie laïque. Imparfaite certes, puisquelle ne satisfait pas à tous les droits de lhomme. Mais on y trouve, à lheure où les médias russes sont censurés, un Charlie Hebdo local qui égratigne une jeunesse libérée et dynamique qui réclame lélargissement plutôt que le repliement , et des spectacles où lon peut enfin chanter dans une langue minoritaire (le kurde). Surtout, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Turquie est le plus ferme ********* de lOccident. Contre lUnion soviétique hier, contre lIrak. Un rempart contre tous les radicalismes
Ce pays veut entrer dans lUnion européenne. En 1999, sa candidature a été officiellement « acceptée » sans quon la discute vraiment. Depuis, les Quinze tergiversent. Le mois dernier, la Commission de Bruxelles a refusé de fixer une date pour que sengagent les négocitations dadhésion. On a avancé beaucoup de raisons. Les droits de lhomme, la situation économique après le krach de lan passé, linefficace mise en uvre du plan de sauvetage du FMI (16 millions de dollars). Dautres raisons ne son pas avouées. Faut-il accueillir un pays qui coûterait très cher à lEurope, alors quelle peine à se financer ? Doit-on faire entrer au sein dune entité globalement « chrétienne » un pays majoritairement musulman, même si la pratique religieuse ny est pas prégnante ? Certaines raisons ressemblent à des prétextes. Dautres pays nous ont rejoints Grèce, Portugal alors quils nétaient, à lépoque, ni plus riches ni plus démocrates que la Turquie. Pour tous, lEurope a été un accélérateur de croissance et de démocratie. Pourquoi priver les Turcs de cette chance, eux quon utilisé comme « mercenaires » dans la lutte contre lislamisme radical mais quon récuse comme « partenaires » ? La religion ? Devant Valéry Giscard dEstaing, le pape Jean-Paul II plaide pour que « lapport décisif du christianisme » soit mentionné dans la future Constitution européenne. Mais les Bosniaques, musulmans, ne sont-ils pas déjà européens ? Une Europe à la fois chrétienne et musulmane ne répondrait-elle pas à Samuel Huntington, à son « conflit des civilisations » ? Aujourdhui, la Turquie vote. Les sondages prédisent la victoire des islamistes modérés. Mais si Recep Tayyip Erodgan lemporte, il aura moins été porté par des arguments religieux sous le coup dune condamnation pour incitation à la haine religieuse », il se défend désormais dêtre un radical que pour le désaveu des partis traditionnels, le rejet de la corruption, le ras-le-bol protestataire. Populaire, Tayyip sappuie sur les bons résultats obtenus au service des Stambouliotes comme maître dIstanbul. Il demande à être jugé sur ses actes. Reste que la participation au futur gouvernement dislamistes même modérés, même alliés au parti kémaliste promet des séances agitées. Et une vigilance accrue de larmée
Devant cette nouvelle donne, face à la percée attendue du parti antieuropéen de Cem Uzan, lEurope doit une réponse nette, franche et solidaire à une Turquie déjà suffisamment humiliée davoir été « baladée » deux ans durant, cantonnée au rôle d »éternelle candidate ». Le prochain sommet des Quinze en décembre à Conpenhague, doit mettre fin au double jeu. Si la Turquie est recalée, quon le dise. Si elle a vocation à rejoindre lUnion, il faut réaffirmant les conditions de ladhésion établir un calendrier qui ninjurie pas lavenir. Rien ne serait pire que la poursuite des tergiversations et du malentendu. Dans tous les cas, surtout après le vote daujourdhui, il faut que la Turquie sache que lEurope lui tend la main, veut laider. Il en va de lidée solidaire, subsidiaire quon se fait de lUnion. Il en va, aussi, de sa sécurité. Si on contraint la Turquie au repliement, si on encourage ses rêves nationalistes, le risque est grand que, demain, lislamisme radical sinstalle aux marches mêmes de lUnion. Et si la victoire dun parti islamiste modéré était pour la Turquie un atout, et pour lEurope une chance ? |