Double message de Paris à Ankara Turquie
Alain Barluet
Le
Figaro - 03/02/2006
Le ministre français des Affaires étrangères a
demandé aux Turcs d'accélérer les réformes politiques mais a tendu la main dans le
domaine économique.
ACCELEREZ votre démocratisation si vous voulez vraiment
entrer un jour dans l'Union européenne. Développons sans attendre nos échanges pour
poser les bases de votre intégration économique. A Ankara, Philippe Douste-Blazy a
délivré un message à double détente : vigilance et encouragement sur le terrain des
réformes ; main tendue sur celui des affaires et des marchés à conquérir.
Les Turcs, pour leur part, attendaient surtout de cette visite la décrispation avec
Paris. La loi sur le génocide arménien de janvier 2001 et l'hostilité, dans l'opinion
et la classe politique, à l'égard d'une adhésion de la Turquie à l'Union européenne
ont brouillé l'image de la France. La dernière visite d'un ministre des Affaires
étrangères, Dominique de Villepin à l'époque, remontait à trois ans.
Philippe Douste-Blazy est venu «en ami» et «sans
donner de leçons». Mais il ne s'est pas privé pour autant de tenir un «langage de
vérité» à ses interlocuteurs, son homologue Abdullah Gul, le ministre de l'Economie
chargé des négociations avec l'UE, Ali Babacan et le premier ministre, Recep Tayyip
Erdogan, avec lequel il s'est entretenu hier. Il est vrai que, depuis la campagne pour le
référendum sur le traité constitutionnel et le fiasco du 29 mai, toute complaisance à
l'égard de la Turquie est devenue un exercice politiquement risqué, tant la «question
turque» s'est imposée dans le débat hexagonal, notamment à droite.
L'ouverture officielle des pourparlers d'adhésion avec l'UE, le 3 octobre dernier, n'a
pas mis fin aux arrière-pensées et aux non-dits. «En France et maintenant dans toute
l'Europe, le processus d'élargissement se fera en tenant compte de l'opinion des
peuples», a rappelé Philippe Douste-Blazy. «C'est pourquoi il est nécessaire d'aller
plus vite, plus loin dans les domaines les plus sensibles pour les opinions
européennes», a-t-il poursuivi. Et d'énumérer les droits des femmes, la liberté
d'expression, celle des cultes, la poursuite de la lutte contre la torture et aussi la
reconnaissance de Chypre, épineuse question sur laquelle l'UE veut demander des comptes
à Ankara dès cette année.
«Maison commune»
Car la marche turque vers le changement s'est fortement
ralentie l'an dernier et sa mise en oeuvre sur le terrain reste insuffisante et très
inégale selon les régions. Ce pays, a donc répété en substance Douste-Blazy, ne
pourra rentrer dans l'Europe que s'il respecte un certain nombre de valeurs et de
critères. «Le message essentiel, a-t-il déclaré, c'est de nous persuader que nous
partageons la même vision de l'Union européenne : non pas une zone de libre-échange
mais une maison commune.»
En guise de réponse, les dirigeants turcs ont voulu remettre les cadrans à l'heure. Pour
donner, eux aussi, du temps au temps. «On a pris la décision de consulter le peuple
français par référendum sur la question de la candidature de la Turquie», a souligné
Abdullah Gül, lors d'une conférence de presse. «Personne ne songe à lui retirer. Mais
ce n'est pas aujourd'hui qu'il doit se prononcer», a-t-il ajouté. «Le jour où la
Turquie pourra satisfaire les conditions d'adhésion à l'UE, ce jour-là, elle sera
extrêmement différente», a affirmé le ministre turc des Affaires étrangères qui a,
par ailleurs, déclaré qu'Ankara sera disposé à reconnaître Chypre «une fois qu'une
solution durable aura été trouvée dans le cadre de l'ONU».
«N'oublions pas notre convergence d'intérêts économiques», a-t-il conclu. Un message
d'ouverture reçu par le chef de la diplomatie française, qui était accompagné des
représentants d'une quinzaine de grandes entreprises, pour lesquelles d'importants
contrats se profilent peut-être, comme le projet de tunnel ferroviaire sous le Bosphore
et le lancement d'un satellite.
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