Les éradicateurs turcs de la grippe aviaire
Guillaume Perrier
Le
Monde - 27/01/2006
Le 10 janvier, les équipes vétérinaires arrivent à
Dogubeyazit pour procéder à l'extermination des volailles et à la désinfection des
poulaillers. La plupart des habitants, terrifiés par la maladie, coopèrent.
Le petit camion blanc file sur la route tapissée de
flocons. Le ciel laiteux et la terre blanchie par l'épais matelas de neige forment une
enveloppe uniforme. Les cimes embrumées du mont Ararat, qui d'habitude écrase le paysage
du haut de ses 5 165 m, se cachent dans ce décor de coton. La température est
sibérienne, le silence assourdissant.
A l'intérieur du véhicule, quatre hommes de Dogubeyazit
ont les mains collées au chauffage, et l'oreille rivée à l'autoradio. Ils écoutent les
dernières nouvelles du front : désormais l'épidémie de grippe aviaire s'étend à
toute la Turquie. Mahmut, Hasan, Kasim et Ayan appartiennent à l'une des dix brigades
d'éradicateurs dépêchées par la municipalité. Ils partent à la chasse aux volailles.
Protégés par une combinaison intégrale blanche, des gants, des bottes en caoutchouc et
un masque de chirurgien, ils paraissent émerger d'une bande dessinée futuriste. Mais la
traque au virus est bien réelle. Ce matin-là, pour la première fois, ils ont pour
mission de porter secours aux villages isolés. Officiellement, cela fait quinze jours que
la maladie s'est déclarée, et Gürbulak, dernier village avant la frontière iranienne,
à 35 km de Dogubeyazit, n'a toujours pas vu l'ombre d'un médecin ou d'un vétérinaire.
Le petit camion quitte la route, bifurque droit dans la neige, essayant de deviner les
traces à suivre. Il va se garer devant la mosquée. Le lieu de culte, fraîchement
repeint en jaune, tranche au milieu des maisons, des cubes de béton sans fioriture.
Premier objectif : avertir l'imam. En Turquie, ils sont
fonctionnaires et, dans ces lieux perdus, ils font autorité. Le premier ministre, Recep
Tayyip Erdogan, leur a même demandé de consacrer leur prêche du vendredi à la
prévention sur la grippe aviaire. "Hoca (maître), nous avons besoin de vous !"
Regard perçant et barbe courte, l'imam accueille les "chasseurs de volailles"
et prend consciencieusement note des instructions. Il s'exécute aussitôt. Sa carrure de
lutteur enveloppée dans un grand manteau noir, il monte quatre à quatre dans son minaret
: "Attention, lance-t-il en kurde dans son micro, la maladie progresse ! Rassemblez
toutes vos volailles et apportez-les dans des sacs devant la mosquée ! Regroupement dans
deux heures. Les vétérinaires seront là. C'est votre dernière chance !"
Aux confins orientaux de la Turquie, dominés par des
majorités kurdes, la population est souvent illettrée et beaucoup d'adultes ne parlent
pas le turc, la seule langue nationale reconnue. Les brochures d'information distribuées
par les autorités provinciales n'ont pas intégré ce particularisme régional encore
largement nié en Turquie. "Venez chez nous, il y a des poules malades !" Averti
de leur présence, le muhtar, le maire du hameau voisin, accourt aux devants des
éradicateurs. Il ne veut pas laisser passer l'occasion. "Dix jours qu'on vous attend
!" Sur le chemin verglacé et jalonné de camps militaires, on croise de jeunes
soldats turcs qui surveillent la frontière. Quand il fait trop froid, ils s'abritent dans
de vieux greniers à céréales. L'équipe des éradicateurs parvient jusqu'à Salicavus :
quelques fermettes grises au toit plat. Nous sommes à deux collines de l'Iran. Les
enfants qui jouent dehors regardent débarquer ces nouveaux venus, les yeux comme des
soucoupes. Les femmes, sur le pas de leur porte, jettent un coup d'oeil craintif. Les
hommes en blanc entament un tour des poulaillers, leurs bottes jaune vif s'enfoncent
profondément dans la neige fraîche. "J'avais une cinquantaine de poules, raconte
Kemal, un jeune père de famille. Je leur avais fabriqué un petit abri, mais les renards
sont passés par là et les ont toutes mangées avant l'arrivée du virus. Du coup, j'ai
racheté dix dindes, mais j'ai peur pour mes enfants : je vous les donne !" Les
volatiles se débattent un peu, puis disparaissent dans de grands sacs de toile.
Solidement ficelés, ils sont jetés à l'arrière du camion.
Dans la ferme suivante, on s'agite dans la basse-cour.
Deux enfants brandissent leurs animaux morts. "Mettez ça dans la brouette ! ordonne
la grand-mère, une vieille Kurde, en leur assenant une tape sur la tête. Ils les ont
tués sans aucune protection !" Dans la grange, quelques poules ont survécu. Sans
tarder, les éradicateurs leur volent dans les plumes. Drapée dans son foulard blanc
traditionnel, la paysanne au visage rude comme sa terre supplie : "Prenez-les, mais
ne les brûlez pas vivantes. J'ai vu à la télévision qu'à Erzurum ils les arrosaient
d'essence et mettaient le feu." Un voisin incrédule sort de chez lui, une poule en
main. A contrecur, il la glisse dans un sac qu'on lui tend. "Certains ne
veulent pas donner leurs volailles, souffle Hasan en désinfectant le poulailler. Du coup,
ça crée des conflits dans les villages." Dans les sociétés kurdes rurales, le
clanisme et la vendetta se substituent souvent à la justice. "Si un enfant tombe
malade et que le clan adverse a gardé des poules, ça peut mal tourner", confie
Hasan. Les villages de l'est déshérité de la Turquie ont subi de plein fouet les
conséquences économiques de cette crise sanitaire. D'habitude, à Dogubeyazit, les
hommes des environs viennent vendre les oeufs du jour et font vivre leur famille avec la
maigre recette. "Sans les poules, que vont-ils faire ? se demande Mahmut, le
vétérinaire des éradicateurs. Le gouvernement ferait mieux de leur donner une vache ou
deux moutons plutôt que de l'argent." Mais les paysans du coin vivent aussi de
petits trafics, de contrebande. Les portraits des ayatollahs Khomeyni et Khamenei trônent
à la porte d'entrée, et l'Iran est à deux pas. Une tolérance douanière leur
permettait d'aller et venir sans contrôle, de revenir avec quelques bidons d'essence, dix
fois moins chère côté iranien. Mais, avec la grippe aviaire, la combine a fait long
feu. L'Iran impose des contrôles stricts et fouille tous les véhicules pour éviter
toute contagion. |