La Turquie rouvre le dossier chypriote
Alexandrine Bouilhet
Le
Figaro - 26/01/2006
Sous la pression de l'UE, Ankara tente de trouver une
solution au casse-tête chypriote et veut relancer les pourparlers de paix.
DANS LE CADRE d'une offensive de charme à l'égard de
l'Union européenne, la Turquie propose de relancer les pourparlers de paix à Chypre en
vue de réunifier l'île divisée depuis 1974. Après avoir annoncé, lundi, l'abandon des
poursuites contre l'écrivain Orhan Pamuk, Ankara a adressé, mardi à l'ONU, un «plan
d'action» visant à relancer les négociations sur l'avenir de Chypre, bloquées depuis
le rejet du plan de paix Annan par les Chypriotes grecs en 2004. Cette fois, Ankara
propose d'ouvrir ses ports et aéroports aux navires et avions chypriotes en échange de
la fin des sanctions contre la partie nord de l'île divisée. Le chef de la diplomatie
turque, Abdullah Gül, espère parvenir à un règlement «durable et global» de la
question et propose à cette fin une rencontre au sommet en juin 2006.
Un sérieux obstacle aux négociations d'adhésion
Accueillie avec scepticisme à Nicosie, l'initiative a été saluée comme «positive» et
«intéressante» à New York et à Bruxelles, où les diplomates ne cachent plus leur
agacement face à la politique d'obstruction des autorités gréco-chypriotes. En visite
sur l'île hier, Jack Straw, le ministre britannique des Affaires étrangères, a été
malmené par des manifestants nationalistes hostiles à son dialogue avec des responsables
chypriotes turcs du nord de l'île.Casse-tête diplomatique depuis l'indépendance de
l'île en 1960, la question chypriote est devenue un sérieux obstacle aux négociations
d'adhésion entre Bruxelles et Ankara, qui ont débuté le 3 octobre 2005. Malgré la
pression, Ankara s'obstine à ne pas reconnaître la République de Chypre et refuse aux
bateaux chypriotes l'accès aux ports turcs, estimant ces questions indissociables d'un
règlement politique du conflit, sous l'égide de l'ONU.
Contournée, l'Union européenne a répliqué sur le terrain commercial. Dans leurs
négociations ardues avec Ankara, les Vingt-Cinq réclament l'ouverture, dès 2006, des
ports turcs à la flotte chypriote, en dehors de tout plan de paix, par application des
accords d'union douanière entre la Turquie et l'Union. Sans une ouverture des ports
turcs, le chapitre du droit communautaire consacré à la libre circulation des
marchandises sera bloqué, retardant d'autant l'adhésion de la Turquie à l'Union.
Dans ce bras de fer, Bruxelles marque des points. Son raisonnement, fondé sur le droit
commercial, oblige Ankara à faire un geste en faveur de Chypre dès cette année. Faute
de quoi, non seulement les négociations d'adhésion resteront bloquées, mais le nord de
l'île restera coupé du monde, soumis à un blocus commercial, comme le souhaite Nicosie.
En décembre, 120 millions d'euros de fonds européens destinés à la partie nord ont
ainsi été supprimés. Dans ce contexte, l'offensive diplomatique d'Ankara apparaît
surtout préventive. Elle lui permet d'éloigner la question chypriote de Bruxelles pour
la confier à New York. La Turquie gagne ainsi du temps et évite d'ouvrir ses ports et
aéroports à Chypre sur ordre de l'Union. |