Les poursuites contre l'écrivain Orhan Pamuk sont abandonnées
Sophie Shihab
Le
Monde - 25/01/2006
Les poursuites pour "insulte à l'identité
turque" contre l'écrivain turc Orhan Pamuk ont causé autant de tort à l'image de
la Turquie que le film d'Oliver Stone Midnight Express, avait estimé, fin décembre 2005,
le ministre turc des affaires étrangères, Abdullah Gül. L'abandon de ces poursuites,
lundi 23 janvier, par la cour d'assises, a donc réjoui le gouvernement turc et les
partisans de l'entrée de ce pays dans l'Union européenne. Une joie prématurée
pourtant.
DES CENTAINES DE PRISONNIERS
Il s'agit certes d'une "bonne nouvelle pour la
liberté d'expression en Turquie, a déclaré le commissaire européen à
l'élargissement, Olli Rehn, mais Ohran Pamuk n'est pas le seul homme poursuivi pour avoir
émis une opinion non violente en Turquie, il n'est que le cas le plus en vue. D'autres
journalistes, écrivains et universitaires font l'objet de poursuites similaires.
J'espère que la décision le concernant en annonce d'autres, positives". Selon le
commissaire, la Turquie "doit combler les trous actuels de son code pénal, qui
laisse trop de place à des interprétations abusives et restrictives".
Une centaine de personnes seraient poursuivies en Turquie
pour délit d'opinion, malgré l'adoption en 2005, sur l'insistance de l'Union
européenne, d'un nouveau code pénal sourde aux protestations de ceux qui, en
Turquie, demandaient déjà la révision des articles 301 ("insulte aux institutions
ou à l'identité turques"), 288 ("tentative d'influer sur le cours de la
justice") et d'une dizaine d'autres.
Orhan Pamuk risquait théoriquement de six
mois à trois ans de prison (art. 301) pour avoir déclaré : "Un million
d'Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués sur ces terres, mais personne d'autre que
moi n'ose le dire." En réalité, d'autres que lui sont poursuivis pour avoir dit des
choses similaires même si aucun n'aurait encore été emprisonné et que nul, en
Turquie, n'imaginait sérieusement que M. Pamuk puisse l'être.
Les autorités turques assurent que, "pour
l'instant, personne n'est en prison pour délit d'opinion" et qu'il faut voir comment
agit la justice agit avant de changer à nouveau des articles de loi. Or de nombreux
Kurdes restent détenus pour "propagande etrroriste" et les cas douteux sont
légion. Dont celui du recteur de l'université de Van, Yücel Askin, connu pour s'être
opposé à l'infiltration d'islamistes.
ACHARNEMENT
Accusé notamment d'avoir établi des fiches sur ses administrés, il a été détenu
depuis juillet avec des "complices", dont l'un s'est pendu provoquant
chez M. Askin un sérieux malaise cardiaque. Le gouvernement, issu de la mouvance
islamiste, s'est-il acharné contre un adversaire ? Ayant dénoncé l'incarcération du
recteur malade, le président de l'Autorité de l'enseignement supérieur, Erdogan Teziç,
et le président du premier groupe industriel du pays, Mustafa Koç, sont poursuivis pour
avoir "voulu influer sur le cours de la justice". |