Le Turc Ali Agça pourrait retourner en prison
Marie-Michèle Martinet
Le
Figaro - 18/01/2006
L'homme qui avait voulu tuer le Pape a été libéré la
semaine dernière. Mais le ministre de la Justice a demandé la révision de son procès.
MEHMET ALI AGçA n'aura pas profité bien longtemps de sa
liberté retrouvée. L'homme qui avait voulu tuer le pape Jean-Paul II, en 1981, vient de
passer plus de vingt-quatre années en prison... où il pourrait bien retourner, à la
suite d'une demande de révision de son procès, déposée par le ministre turc de la
Justice, Cemil Cicek. Dès jeudi, jour de sa libération, le ministre avait admis que la
réduction de peine dont il venait de bénéficier était peut-être le résultat d'une
«possible erreur». Cicek a saisi hier la Cour de cassation, demandant aux magistrats de
réexaminer le bien-fondé de cette libération, très controversée en Turquie.
Depuis qu'il a franchi les portes de la prison de Kartal,
sur la rive asiatique d'Istanbul, Ali Agça n'a cessé de défrayer la chronique. Et de
susciter des avis contrastés, les uns jugeant que l'élargissement d'un criminel aux
mains tachées de sang est «une honte» pour le pays, les autres, recrutés dans
l'extrême droite ultranationaliste, se félicitant, au contraire, du retour de celui
qu'ils considèrent comme une sorte de héros.
Lors d'un match de football qui se jouait dimanche à
Malatya, la province dont Agça est originaire, dans l'est du pays, on a vu des supporters
lui faire un étrange triomphe : «Il est né à Malatya ! Il a blessé le Pape ! Bravo
Mehmet Ali Agça !» scandaient les plus enthousiastes.
Dans le même temps, la presse turque publiait des extraits de lettres écrites, dans sa
cellule, par l'ancien prisonnier, dont on se demande toujours s'il est un fou délirant ou
un habile manipulateur. Dans ces lettres, Agça propose ses services aux services secrets
américains : «Je suis prêt, confie-t-il, à partir pour l'Afghanistan, à infiltrer
l'organisation de Ben Laden et à le livrer à l'Amérique mort ou vif.» Agça prétend
également que le Vatican lui aurait proposé 50 millions de dollars pour se convertir et
devenir cardinal...
Étrange popularité
Ces élucubrations ont-elles aidé l'armée turque à se
faire une opinion sur la santé mentale d'Agça ? Après avoir, dans un premier temps,
rappelé que l'ancien prisonnier n'avait toujours pas accompli son service militaire,
obligatoire en Turquie, et qu'il pourrait bien être appelé au plus vite sous les
drapeaux, l'armée l'a finalement déclaré inapte, à la suite d'une série de tests
médicaux.
Ali Agça échappe donc à la caserne... mais pas à la
justice. Depuis sa libération, de nombreux journalistes turcs s'étaient étonnés de
l'étonnante mansuétude des juges à son égard. La libération anticipée du tueur à
gages avait été rendue possible par une amnistie proclamée en 2002 et des réductions
de peines prévues par le Code pénal turc. Cependant, l'ancien ministre de la Justice,
Hikmet Sami Türk, avait qualifié ce calcul de «grave erreur». Il n'aurait selon lui
jamais dû sortir de prison «avant 2014». La Cour de cassation va donc devoir
réexaminer attentivement le dossier.
Pour les démocrates turcs, ce renvoi devant les juges du dossier Agça est un
soulagement. De nombreux journalistes et intellectuels ont tenté d'analyser l'étrange
popularité dont semble bénéficier celui qu'ils ont rebaptisé le «tueur national». |