La libération d'Ali Agça provoque un tollé en Turquie
Marie-Michèle Martinet
Le
Monde - 13/01/2006
Le ministre de la Justice a affirmé hier que la
libération de celui qui avait tenté d'assassiner Jean-Paul II était peut-être une
erreur
LIBERE hier matin après vingt-quatre années de prison,
Mehmet Ali Agça, qui avait tenté d'assassiner le pape Jean-Paul II, pourrait bien
retourner prochainement derrière les barreaux. C'est en tout cas ce qu'a laissé entendre
le ministre turc de la Justice, Cemil Cicek. Il a annoncé hier soir qu'il allait demander
à la Cour de cassation un réexamen du dossier.
Quelques heures plus tôt, Agça avait pourtant quitté la prison de Kartal, sur la rive
asiatique d'Istanbul, où il purgeait sa peine depuis son extradition par l'Italie, en
2000. A bord d'une voiture blanche protégée par une escorte, le célèbre prisonnier
avait retrouvé la liberté, devant une haie compacte de caméras de télévision.
Mehmet Ali Agça dispose toujours dans son pays de
quelques admirateurs. Certains n'ont pas hésité à jeter des fleurs sur le véhicule qui
l'emmenait vers un bureau d'enrôlement de l'armée, où il devait se soumettre à des
formalités liées au service militaire obligatoire qu'il n'a jamais accompli. Devant le
bureau militaire, une quinzaine de militants ultranationalistes étaient venus
l'accueillir, sous un grand drapeau turc. Certains affirmaient être «très heureux» de
la libération de l'ancien militant des Loups Gris, organisation d'extrême droite très
active dans les années 70 et 80.
«Un jour de honte»
Autre ambiance, un peu plus loin, devant l'hôpital
militaire de Gata, où l'ancien prisonnier devait subir des examens médicaux. Devant le
bâtiment, une centaine de militants d'extrême gauche étaient rassemblés, arborant
notamment des drapeaux du TKP, le Parti communiste turc : «Les assassins rendront des
comptes au peuple», scandaient les manifestants, dont certains portaient des photos de
militants d'extrême gauche exécutés par l'extrême droite pendant les années de guerre
civile qui ont précédé le coup d'Etat de 1980.
La libération d'Ali Agça a donc réveillé les vieilles
haines qui divisent profondément la société turque. Tout au long de la journée, les
réactions se sont multipliées contre cette libération jugée scandaleuse. Hier matin,
dès l'heure du laitier, la presse avait donné le ton, le journal Milliyet titrant : «Un
jour de honte». La rédaction de Milliyet n'a jamais pardonné à Agça d'avoir
assassiné son rédacteur en chef, Abdi Ipekçi, en 1979. Pour les journalistes turcs qui
n'ont jamais cru aux envolées mystiques d'Agça, l'homme reste avant tout un bras armé
des groupes d'extrême droite ultranationalistes qui, à la veille du coup d'Etat de 1980,
signèrent l'arrêt de mort de ceux qui se battaient encore pour l'idéal démocratique.
Turgut Kazan, l'avocat de la famille Ipekçi, a lui aussi exprimé son indignation : «La
loi a été assassinée aujourd'hui», a-t-il lancé dans une interview accordée à la
chaîne de télévision CNN-Türk.
L'ancien ministre de la Justice, Hikmet Sami Türk, qui était en fonction lors de
l'extradition d'Agça par l'Italie, en 2000, avait estimé pour sa part que la libération
d'Agça était «une grave erreur» du point de vue légal. Selon l'ancien ministre, le
prisonnier n'aurait jamais dû être relâché avant 2012, au plus tôt. Depuis son
extradition, il a bénéficié de l'abolition de la peine de mort et d'une succession de
remises de peine dont le mode de calcul est à présent remis en cause.
A son tour, le ministre de la Justice envisage la possibilité d'un dysfonctionnement :
«La justice peut-elle commettre une erreur ? C'est possible», reconnaît le ministre,
alors que des voix s'interrogent également sur les origines d'une telle erreur, en
rappelant les complicités dont Agça aurait déjà bénéficié lors de sa surprenante
évasion de Turquie, en 1979, deux ans avant l'attentat de la place Saint-Pierre de Rome. |