Chypre, terminus européen pour migrants
Catherine Simon
Le
Monde - 13/01/2006
Si John le Nigérian, ni Léon le Malien, pas plus que
Natalia et Elena, venues d'Ukraine, ne s'attendaient à cela. "Ce n'est pas l'Europe
qu'on imaginait", lâche Léon, attablé au fond d'un café, dans la partie sud de la
vieille ville de Nicosie. Comme beaucoup, Léon s'est trompé. En arrivant ici, il pensait
trouver portes ouvertes dans le reste de l'Union européenne. Mais si la partie grecque de
l'île divisée de Chypre est effectivement entrée dans l'Europe en 2004, ce n'est qu'en
2008 qu'elle signera son entrée dans l'espace ouvert, dit "de Schengen". En
attendant que les frontières s'ouvrent, Chypre est devenu le cul-de-sac de l'immigration
dans l'Union.
Ce matin, depuis 6 heures, John et Léon font le pied de
grue à un carrefour, près du boulevard Salaminos. D'autres Africains et trois ou quatre
Asiatiques font de même. Tous attendent qu'une fourgonnette s'arrête et les embarque
pour la journée. Chantier, peinture, déchargement de camion : tout job est bon à
prendre. "On ne pensait pas que ce serait si dur", dit John. Pour manger, les
deux demandeurs d'asile font les fins de marché. Avant de s'installer en ville, le
Nigérian a essayé de faire son trou à la campagne, en vain. "Hé Mavro, go ! go !
(Hé le Noir, va-t'en ! va-t'en !) C'est tout ce qu'ils savent dire. Pour travailler aux
champs, ils préfèrent les Turcs ou les Indiens des gens à la peau claire,
soupire-t-il. Nous, les Noirs, on nous repère de loin."
Natalia et Elena (prénoms d'emprunt) ont eu moins de
chance encore. A 22 ans, elles aussi, avec leurs cheveux blonds et leurs yeux bleu glacier
sont vite remarquées. Engagées sous contrat comme "artistes de cabaret",
permis de travail et visa à la clé, elles se sont réveillées un soir, prostituées
dans un dancing de Limassol, sur la côte Sud. Une nuit, les deux filles se sont
échappées. Leur rêve d'Europe est mort ici, mais elles vont rester : pas question de
regagner l'Ukraine.
Pas question non plus pour John et Léon, de retourner en
Afrique. Lenteur des procédures oblige, les deux ex-clandestins, dotés de permis de
séjour, ont quelques mois devant eux avant que leur demande d'asile soit probablement
rejetée. Leur hantise ? Etre renvoyés côté turc, au-delà de la "ligne
verte", la ligne de démarcation qui coupe l'île de Chypre (et Nicosie) en deux
depuis 1974.
Comme l'immense majorité des irréguliers, John et Léon
sont arrivés par le Nord. Là-bas, en République turque de Chypre du Nord (reconnue
comme telle par la seule Turquie), les hors-la-loi ne risquent rien. Jusqu'à un certain
point. Bordels et casinos fleurissent, mais le droit d'asile n'existe pas. "S'il se
fait prendre, le sans-papiers passe trois à six mois en prison, avant d'être
expulsé", explique Mete Hatay, chercheur-consultant auprès de l'ONG norvégienne
Peace research institute, Oslo (PRIO). A l'évocation des bordels du Nord, les visages
d'Elena et de Natalia se figent.
Membre de l'Union européenne depuis mai 2004, la
république de Chypre, celle du Sud, attire un flot d'étrangers travailleurs turcs
de Chypre Nord, entrepreneurs européens, mais aussi émigrés de Syrie, d'Iran ou d'Irak,
des Philippines, d'Inde, de Chine ou du Sri Lanka, sans oublier les pays musulmans
d'Afrique, dont les ressortissants, peu nombreux, obtiennent un visa turc à Tripoli
(Libye), ce qui leur permet de gagner légalement Ankara, puis Chypre Nord, avant de
franchir la "ligne verte" et d'entrer en Europe. "Sur une population de 740
000 habitants, résume le ministre chypriote de la justice, Doros Theodorou, nous comptons
environ 150 000 étrangers : un gros tiers est ici légalement, un autre tiers
illégalement, le dernier est constitué de gens des autres pays de l'UE. Au total, les
étrangers représentent un cinquième de la population et presque un quart des
actifs." A l'instar de ses homologues maltais, le ministre se plaint de la montée en
flèche du nombre des demandeurs d'asile. Ils n'étaient pas plus de 200 en 2002. En 2004,
ils étaient 9 300, chiffre à peine stabilisé en 2005, avec une estimation à 8 000. En
proportion des habitants, c'est le nombre de demandeurs d'asile le plus haut d'Europe.
A peine 2 % parviennent à obtenir un statut de
réfugiés (contre 5 % à Malte). Les autres peuvent faire appel. "Si leur appel est
rejeté, on les chasse", affirme Doros Theodorou. En 2004, 2 800 étrangers ont ainsi
été expulsés. Il devrait en être de même en 2005, si l'on en croit les projections de
fin octobre. En 2006, les choses iront probablement plus vite : un projet de loi du
ministère de la justice va être soumis au Parlement pour réduire drastiquement les
délais de procédure pour les demandes d'asile, estimés aujourd'hui à deux ans et huit
mois en moyenne. "L'idéal serait de ramener l'examen du dossier en première
instance à une ou deux semaines", estime M. Theodorou.
Selon lui, "98 % des demandes d'asile sont dénuées
de fondement". En clair, Léon et John ont très peu de chance de passer à travers
les mailles du filet. A moins qu'ils réussissent, comme tant d'autres, à disparaître
dans la nature.
"Contrairement à Malte, l'économie de Chypre est
en pleine expansion, estime le rédacteur en chef du quotidien anglophone Cyprus Mail,
Kosta Pavlowitch. Le pays a besoin de main-d'oeuvre et reste capable d'absorber au moins
une partie des nouveaux arrivants." Le développement des compagnies offshore,
l'explosion du bâtiment et de l'industrie touristique ont marqué, au lendemain de la
guerre de 1974 et de la partition, le décollage économique fulgurant de la partie sud de
l'île.
Pour les Chypriotes grecs, qui, il y a vingt ans encore,
vivaient quasiment à huis clos et émigraient en masse, cet afflux de sang neuf "est
une révolution", souligne le journaliste, lui-même émigré de Serbie. Une
"révolution" avec ses limites, ses clivages et ses paradoxes. "Les
Chypriotes ont réussi à avoir la plus forte concentration de travailleurs étrangers en
Europe, sans jamais se poser la question de l'intégration. Comme s'ils avaient exclu dès
le départ, l'idée que ces étrangers puissent avoir envie de s'établir",
constate-t-il encore.
Ainsi les milliers de Chypriotes turcs qui, chaque matin,
passent la "ligne verte" pour travailler au Sud, reprennent chaque soir le
chemin du Nord. Le permis de travail pour les étrangers hors UE est renouvelable chaque
année, mais il a une durée maximale de quatre ans. "Ce qui prive les travailleurs
étrangers de l'accès à la citoyenneté [possible après cinq ans de résidence] et
permet de reproduire à leur encontre un schéma de précarité et d'exclusion",
relève la juriste Corina Demetriou. "Chypre commence à ressembler aux pays du
Golfe", remarque Mete Hatay, évoquant ces Etats arabes où les immigrés sont
souvent seuls, ou presque, à travailler les riches autochtones empochant les
dividendes. |