Les autorités turques font face à de virulentes critiques
sur leur gestion de la grippe aviaire
Guillaume Perrier
Le
Monde - 11/01/2006
On veut des docteurs !" Le ministre turc de la
santé, Recep Akdag, ne s'attendait pas à pareil accueil, lundi 9 janvier à Dogubeyazit.
Accompagné d'une délégation de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), il était en
visite dans la petite ville de l'est de la Turquie où trois enfants sont morts la semaine
dernière, dont deux avaient de manière certaine contracté la forme humaine de la grippe
aviaire. Il a été pris à partie par les villageois mécontents de leur sort.
Paradant devant les journalistes, le ministre, protégé
par des véhicules blindés et des gendarmes armés, est allé présenter ses
condoléances au père des enfants décédés. Il a promis un nouvel hôpital à la
population médusée. "Allez dans nos villages où les poulets meurent et où
personne ne met les pieds", lui ont lancé quelques manifestants, ivres de
désespoir. Le ministre a dû battre en retraite.
Cette contrée montagneuse et reculée, peuplée en
grande partie de Kurdes, se sent délaissée par les autorités du pays depuis que le
virus H5N1 y a fait son apparition. Le gouvernement est accusé de lenteurs et de
négligences qui auraient favorisé une propagation aussi rapide de la maladie. Celle-ci a
été diagnostiquée chez 12 autres personnes (dont 11 enfants) toujours hospitalisées et
plusieurs dizaines de cas attendent encore des analyses définitives. Surtout, de
nouvelles régions rurales ont été gagnées : 15 provinces sur 81 sont concernées par
la grippe aviaire. Des foyers ont été identifiés jusqu'à Istanbul, où des poulets
infectés ont été découverts dans l'arrondissement pauvre de Küçükçekmece.
"PNEUMONIE"
Le chef de la délégation de l'OMS qui se trouve dans le
pays depuis dimanche 8 janvier, Guénael Rodier, a estimé que "sur le plan de la
santé humaine la prise en charge de la crise est bonne", imité par la Commission
européenne, pour qui "les autorités turques ont pris les mesures
nécessaires". Un discours rassurant. L'équipe de l'OMS devait se rendre à Ankara
mardi 10 janvier pour soutenir la cellule de crise mise en place par le gouvernement. Une
initiative des autorités que beaucoup trouvent tardive. Et les critiques continuent de
fuser à l'encontre des dirigeants turcs qui après l'apparition du premier cas, avaient
d'abord parlé de "pneumonie". Pour l'Union des vétérinaires, le gouvernement
a fait preuve de "lassitude" face à l'épizootie.
La presse affirme que plusieurs alertes ont été
sous-estimées au cours des deux derniers mois. Les résultats de tests ont parfois mis
plus d'un mois à être officialisés. La grippe aviaire pourrait donc être plus
répandue encore. Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a appelé ses compatriotes à
livrer leurs poulets malades et a demandé aux imams de prêcher de justes informations
sur les moyens de se prémunir.
Dans les montagnes de Dogubeyazit comme dans les
bidonvilles d'Istanbul, les poulets rentrent dans les maisons et vivent au milieu des
familles les plus pauvres. Les enfants qui côtoient les bêtes sont particulièrement
exposés. Certains villages reculés n'ont toujours pas été atteints par les services
vétérinaires. Des brochures d'information ont été distribuées à travers les
campagnes mais, dans cette région située à 800 km d'Ankara, à forte proportion de
Kurdes, beaucoup ne parlent pas turc.
Le dispositif mis en place semble bien fragile. La vente
d'oeufs au détail a été interdite et plusieurs marchés aux volailles ont été
fermés. A Istanbul, les poulets doivent être éliminés dans quelques quartiers
populaires. Pour autant, la mégapole ne semble pas gagnée par la panique. Bayram, la
fête du mouton, commence en Turquie, et le mouton, lui, ne présente aucun danger. |