Au coeur du premier foyer mortel de grippe aviaire en Turquie
Jean-Michel Bader
Le
Figaro - 11/01/2006
Gurkan, le chauffeur de taxi kurde ne parvient pas,
malgré tous ses efforts, à grimper sans chaînes la faible colline du quartier de
Köchiran, qui domine la ville de Dogubeyazit, à l'extrême est de la Turquie. C'est à
pied dans la neige, avec les chiens de troupeau à nos basques, que nous gravissons avec
Gulush, l'interprète, le sentier qui conduit à la misérable masure bétonnée de la
famille Koçyigit. L'hiver, il peut y avoir jusqu'à un bon mètre de neige dans cette
passe orientale qui conduit à l'Iran, à l'Azerbaïdjan, à l'Arménie, et plus haut, à
la Georgie.
La Turquie a annoncé, hier, qu'un treizième malade,
dans le centre du pays, avait été testé positif au virus H5N1 de la grippe aviaire. Ces
13 cas confirmés de personnes en vie s'ajoutent à ceux des trois enfants d'une même
famille, décédés dans la région du Kurdistan turc. Ce sont les premiers morts de la
grippe aviaire survenus hors de l'Extrême-Orient. Le reporter du Figaro est allé à la
rencontre des parents des jeunes victimes, dans un village pauvre que les experts des
organisations internationales redoutent de visiter compte tenu des risques de
contamination par les volatiles.
L'oncle Hassan nous accueille et nous retrouvons Zeki et Marifet, les parents des trois
enfants morts de la grippe aviaire la semaine dernière. Les enterrements ont déjà eu
lieu, mais le deuil doit durer quelques jours : la famille et les voisins sont réunis.
Nous cherchons à comprendre par quel mystère quatre enfants d'une même famille ont
été touchés par le virus aviaire H5N1. Zeki nous explique que toute la famille a
émigré du village proche de Ciftik, où ils mouraient de faim, voici quatre ans. Mais
peut-être ont-ils été, comme d'autres, expulsés pour cause de proximité avec le PKK,
le parti séparatiste kurde.
«Nous avions huit poules, que nous avions vu naître.
Les enfants les aimaient beaucoup», raconte Zeki. Les 25 et 26 décembre, deux des poules
ont été légèrement malades, comme étourdies. Aucune n'avait ce bec noir
caractéristique de l'«avian flu». Le père les sacrifie pour les manger, et Mehmet Ali,
son fils de 14 ans, en sacrifie une autre. Sans le dire, et en l'absence de son père.
C'est la mère, Marifet, qui a plumé les poules avec l'aide de deux de ses enfants. Et
ensuite, les trois grands ont joué avec la tête d'une des poules en se la lançant comme
un ballon. La partie a duré une heure ou deux.
Déjà, comment s'expliquer, dans cet univers de grande promiscuité, que le père qui a
tué et manipulé les volailles, et la mère qui les a plumées deux des activités
les plus hautement contaminantes n'aient pas été malades ? Quatre jours plus
tard, Mehmet Ali, Fatma et Nulya tombent malades : de la fièvre, des douleurs partout.
Ils sont conduits par la grand-mère au dispensaire d'où ils ne rapportent que deux
faibles sirops. Au petit matin, le lendemain, les quatre enfants Ali Hasan est
aussi atteint sont si malades qu'il faut les transporter dans le petit hôpital mal
équipé de Dogubeyazit. Les signes cliniques et la révélation d'un contact avec des
poulets malades obligent leur transfert vers le centre hospitalier universitaire de Van,
à 190 km au sud.
Tout le monde ici a des poules domestiques : avec les
restrictions sur l'élevage du bétail, soupçonné de servir de logistique aux Kurdes
résistants, c'est la seule source de protéines animales. D'autres volailles ont été
malades, et n'ont contaminé personne. Zeki se souvient qu'«il y a 25 ou 30 ans, il
arrivait que les poulets aient la maladie du bec noir, on les mangeait et pourtant on
n'était pas malade».
Il n'y avait pas encore ce virus aviaire H5N1, apparu en
1997 à Hongkong, et réapparu en Asie du Sud-Est en 2003. Ce tueur microscopique décime
par milliers les oiseaux sauvages et les élevages : près de 100% de mortalité. Les
oiseaux migrateurs semblent et, c'est nouveau, capables d'être les porteurs sains du
virus. De plus, Zeki Koçyigit nous explique que son village d'origine est tout proche
d'un grand marécage où, l'hiver, des oiseaux sauvages venus d'Iran viennent se cacher et
se reposer dans les roseaux. Or, des foyers épizootiques du Kazakhstan et de Sibérie des
oiseaux migrateurs ont pu franchir les steppes centrales. Les premiers foyers turcs, comme
celui du village de Köprüler, apparu fin 2005, à 7 kilomètres de la frontière
arménienne, sont sur la principale trajectoire de migration des oiseaux au-dessus de
l'Anatolie.
Toutes ces informations, ni le docteur Rodier ni ses confrères de l'Organisation mondiale
de la Santé ou de l'Union européenne n'ont pu les recueillir auprès de cette famille.
En effet, lundi, lors de la visite du ministre turc de la Santé (voir nos éditions
d'hier), les experts sont prudemment restés dans le minibus, prétextant qu'il y avait
peut-être des poules malades. Le but officiel de la mission était pourtant de comprendre
quel mode de contamination a été ici à l'oeuvre.
Les trois enfants sont-ils morts pour rien ? C'est en
tout cas ce qui ressort de notre conversation avec le maire de Dogubeyazit, Mukaddes
Kubilay. «Cela fait un mois et demi que le gouvernement est au courant des premiers
foyers, explique-t-elle au Figaro, dans le bureau du sous-préfet. Les mesures
préventives auraient dû être prises par le ministère de l'Agriculture. Lorsque les
résultats des tests ont été connus, il aurait fallu immédiatement avertir la
population et la mairie. 90% des gens ont des poules.»
Mme le maire n'a pas chômé. Dès le 1er janvier, la
cellule de crise qu'elle a réunie a commencé à informer la population, à décider la
quarantaine des villages ayant des poules malades. La désinfection des locaux a débuté
le lendemain. Les habitants ont averti les militaires et les fonctionnaires dès qu'ils
avaient des animaux atteints. Mais le maire le reconnaît : «On a quand même trouvé des
cadavres de poules discrètement glissés dans des poubelles.» Le gouvernement n'a fourni
ni le personnel technique ni les instruments de désinfection ni les vétérinaires. Et
les masques, les tenues de protection, les bottes, les gants, les médicaments font
défaut.
«Si les médecins de l'hôpital avaient été
suffisamment formés, si nous avions eu un laboratoire digne de ce nom, il n'y aurait pas
eu des morts», affirme Mukaddes Kubilay. Bien sûr, la mairie est aux mains du parti
séparatiste. Le maire se lamente des sous-financements chroniques de la part des
autorités : «Ils ont même accusé la mairie, l'an dernier lors d'une épidémie de
diarrhées, de ne pas fournir de l'eau de bonne qualité. Et lors du dernier séisme, le
retard pris sur les mauvaises routes par les équipes de sauvetage a été mis aussi sur
notre compte !»
Bernard Valat, directeur de l'Organisation internationale des épizooties, n'est pas loin
de penser que la Turquie n'a pas un système d'alerte des foyers épizootiques performant
: «Ils ne nous déclarent pas tout, parce qu'ils ne détectent pas suffisamment.» Le
virus H5N1 survit plus longtemps en atmosphère froide, jusqu'à 30 jours en dessous de
4° C ; il peut alors se cacher sous la semelle des chaussures, dans les vêtements. La
promiscuité plus forte qu'ailleurs entre les hommes et les oiseaux peut également avoir
joué. Mais «il reste un grand mystère, confie Bernard Valat. Pourquoi les victimes
sont-elles toutes si jeunes ? C'est étrange, personne ne l'explique pour l'instant. Et
nos collègues de l'OMS qui ont évoqué la probabilité de la mutation du virus aviaire
n'ont strictement rien trouvé. Il n'y a eu aucune évolution génétique du virus».
Aujourd'hui doit d'ailleurs se tenir au Luxembourg une réunion de la commission
européenne qui va réclamer à la Turquie un peu plus d'énergie dans l'action et la
transparence.
Nous voici devant l'hôpital de Van où sont hospitalisés une trentaine de malades
suspects d'être porteurs de la grippe aviaire. Arrive Jemal Ercetin : cet homme de 47 ans
vient de Bitlis, à 200 kilomètres de Van. Quatre de ses enfants, qui ont mangé une oie
sauvage qu'il a tuée, sont ici sous surveillance. Il n'a aucune nouvelle de Handan (14
ans), Hassan (7 ans), Huseyin (5 ans) et Jamila (6 ans) qui souffrent, depuis quatre
jours, d'une forte fièvre et de symptômes grippaux. Ses enfants sont-ils victimes du
H5N1 ? Même interrogation pour Mehmet El Nazik, dont le garçon de trois ans, Taha, a
été victime d'une pneumonie, de vomissements et de fièvre. La famille s'est aussi
restaurée de poules qu'il a tuées. Depuis quatre jours, Mehmet dort dans les couloirs de
l'hôpital, en quête d'informations de la direction de l'établissement.
Le médecin en chef, le docteur Huseyin Avni Sahin, accepte de nous donner parler : «Nous
avions 30 patients hier, aujourd'hui 36 hospitalisés. Sept cas positifs en tout pour le
H5N1 : un adulte, 4 enfants vivants et 2 morts. 220 malades ont réclamé nos soins, nous
avons soigné en consultation de jour 59 personnes en contact avec des oiseaux et
présentant des signes évocateurs. En cas de besoin, nous avons dix ventilateurs
mécaniques supplémentaires pour l'assistance respiratoire, 550 lits dont 200
immédiatement transformables en lits «grippe aviaire». Mais nous manquons absolument
d'un laboratoire susceptible de faire des diagnostics de certitude, et nous savons qu'il
faudra au moins 3 à 5 mois pour le rendre opérationnel. Tout ce que peuvent nous dire
vos experts de l'OMS que j'ai rencontrés ce matin, c'est : il faut que nous en
discutions.»
Pendant ce temps, le virus se propage. |