La Turquie et le virus
Le Monde - 11/01/2006
Plus encore que celle de la vache folle, l'épizootie de
grippe aviaire démontre à quel point les maladies vétérinaires de nature infectieuse
peuvent rapidement prendre une dimension politique. L'évolution rapide et inquiétante de
la situation épidémiologique en Turquie, aujourd'hui directement confrontée à la
diffusion du virus H5N1, soulève une série de questions sur la manière dont Ankara a
organisé la lutte contre un agent pathogène qui, véhiculé par des oiseaux migrateurs,
ne connaît pas de frontières et peut en outre franchir la barrière d'espèce et
contaminer l'homme.
Après la découverte, en octobre 2005, d'un premier
foyer épizootique dans un élevage de dindes, non loin de la mer Egée, les autorités
sanitaires turques avaient affirmé avoir maîtrisé la situation et obtenu, grâce à
l'abattage de quelques milliers d'oiseaux d'élevage, la disparition de leur sol du virus
de la grippe aviaire. On sait aujourd'hui qu'il n'en était rien. L'émotion soulevée par
la découverte des premiers cas mortels de la forme humaine de la maladie dans l'est du
pays a conduit le gouvernement turc à reconnaître officiellement l'existence de nombreux
foyers épizootiques.
L'histoire dira peut-être si les responsables sanitaires
turcs ont volontairement caché la réalité épidémiologique ou si, comme on peut le
penser, l'état actuel des services vétérinaires rendait illusoire toute forme de
surveillance et de détection précoce de la maladie chez les oiseaux d'élevage. La
nouvelle donne épidémiologique turque devrait conduire la Commission européenne à
prendre une série de dispositions drastiques.
Outre les mesures d'embargo visant à prévenir la
diffusion du virus H5N1 dans l'Union européenne, la principale question est celle de la
stratégie que doit adopter Ankara pour éviter, si c'est encore possible, de voir la
maladie s'installer de manière endémique dans ce pays, comme c'est le cas en Chine et
dans d'autres pays asiatiques. L'abattage des animaux malades ou suspects et
l'indemnisation des propriétaires sont-ils de nature à éradiquer la grippe aviaire ? Ou
faut-il pratiquer la vaccination préventive et systématique de toutes les volailles
d'élevage, comme le recommandent les directives sanitaires internationales dès lors que
l'épizootie s'installe sur un mode endémique ?
La nature et l'ampleur des risques courus imposent que la
Commission européenne mette tout en oeuvre pour que le gouvernement turc suive les
conclusions de ses experts sous la surveillance étroite des organisations internationales
chargées de la santé animale et humaine. Le récent exemple chinois du SRAS a montré ce
qu'il était possible d'obtenir d'un régime peu enclin à la transparence. On
comprendrait mal que Bruxelles n'obtienne pas d'un pays candidat à l'UE la politique
sanitaire que la raison réclame. |