La Turquie se réveille face à la grippe aviaire
Jean-Michel Bader
Le
Figaro - 10/01/2006
Quatre-vingt-treize cas humains suspects sont
hospitalisés dans plusieurs provinces turques. Les ministères de l'Agriculture et de la
Santé sont en première ligne avec les experts d'une mission internationale.
LE GOUVERNEMENT turc a enfin pris la mesure du formidable
adversaire qui se répand dans le pays tout entier, et qui a déjà contaminé quinze
provinces. Symbole de cette mobilisation tardive, le ministre de la Santé, Recep Akdag,
est arrivé, après vingt-quatre heures de délai imposé par une météo exécrable, au
sommet de la petite colline de Köckiram (le quartier du Bélier) de la ville de
Dogubeyazit, à l'extrême est de la Turquie.
C'est là que se trouve la masure en béton où habitent les survivants de la famille
Koçyigit. Trois de leurs enfants, Mehmet Ali (14 ans), Fatma, l'aînée (16 ans) et
Nalya, la puînée, (12 ans) sont morts foudroyés par le virus épizootique de la grippe
aviaire H5N1, la semaine dernière.
Dogubeyazit est à la porte orientale du pays, en pleine
montagne : l'Arménie, l'Iran et l'Azerbaïdjan sont tout proches ; la passe d'Aralik, où
des foyers animaux ont été détectés, est à portée de minibus ou de «tacsi» et le
tout se trouve sur une des plus importantes voies de migration des oiseaux sauvages venus
de l'Est et allant vers la Méditerranée et l'Afrique.
Recep Akdag est venu encourager le papa et la maman, comme le font depuis quatre jours les
voisins et la famille. Venu de Van, où restait hospitalisé le petit dernier des quatre
enfants Koçygit, le ministre n'a pu, comme il l'aurait souhaité, ramener avec lui le
petit survivant, qui a été confié à son oncle.
Il n'a pas non plus réussi à décider, selon nos
confrères de la BBC, les experts européens qui l'accompagnaient à descendre de
véhicule pour interroger et rassurer la famille !
La visite et l'inauguration de l'aile neuve de l'hôpital municipal, en présence du
sous-préfet et du maire Mukaddes Kubilay, se sont mieux passées. Les médecins et les
infirmières l'attendaient pour lui montrer les nouvelles salles de soins d'urgence, de
pansements et de sutures, et la vaste salle d'intervention. Mais, en aparté, les
infirmières et les médecins fulminent : il n'y a que sept médecins et trois autres sont
venus les renforcer de façon temporaire. Pour 56 000 habitants en ville, et 120 000 si
l'on compte les villages alentour, il faudrait au moins vingt médecins et «nous n'avons
aucun spécialiste de maladies infectieuses ni matériels de laboratoire», nous précise
un des médecins.
La visite à la sous-préfecture, au milieu des derniers moutons vendus pour la fête de
Baïram, pour une conférence de presse, a tourné à la foire d'empoigne : outre les
policiers, les représentants des médias et les corps constitués, la grande rue devant
le bâtiment public qui jouxte l'hôpital s'est emplie au point d'être noire de monde.
Des centaines d'habitants sont en effet venus réclamer au ministre plus de transparence,
de l'information sur la maladie (même les médecins hospitaliers interrogent les
journalistes étrangers), et des moyens de lutte et de prévention.
En soins intensifs
Il y a exactement à ce jour quatre-vingt-treize malades
hospitalisés dans les hôpitaux turcs avec une suspicion de grippe aviaire. A Van, où
sont morts les trois enfants de la famille Koçyigit, deux autres enfants, Ayçegul Orcan
(5 ans) et Yusuf Orcan (3 ans), sont hospitalisés et ils sont bien contaminés par le
virus H5N1. En tout, l'hôpital de Van a reçu trente malades ayant des symptômes
évocateurs et trois d'entre eux sont en soins intensifs. |