Les «crimes d'honneur» gangrènent l'Anatolie Turquie
Marie-Michèle Martinet
Le
Figaro - 04/01/2006
Dans le sud-est du pays, plus d'un homme sur trois reste
favorable à cette pratique qui permet, sous prétexte de viol ou d'adultère supposé,
d'infliger les pires sévices aux femmes.
Une femme de 35 ans a été séquestrée pendant six ans
par son propre père, dans une ferme située à Yüksekova, dans le sud-est de la Turquie.
La victime, coupée de tout contact avec le monde extérieur pendant tout le temps de sa
détention, a été retrouvée, les mains liées, dans une pièce sombre de la maison
familiale. Elle doit sa libération à l'intervention d'une association de femmes,
alertée par les voisins. Selon les premiers éléments de l'enquête, la jeune femme
aurait été renvoyée au domicile de ses parents, en 1999, par son mari qui l'avait prise
en deuxième épouse.
Cette pratique du mariage coranique est interdite par la loi turque, qui ne reconnaît que
le seul et unique mariage civil. Elle demeure cependant courante dans le Sud-Est
anatolien, où les traditions féodales ont la vie dure. La pratique du «crime
d'honneur» reste, pour certains, légitime. En cas de viol, d'adultère ou parfois, pour
un regard de trop, elle permet aux hommes de la famille de laver dans le sang de leur
mère ou de leurs soeurs l'insulte faite à leur dignité prétendument bafouée.
Une étude universitaire, conduite récemment dans cette
région, à Diyarbakir, fait apparaître que 40% des personnes consultées,
essentiellement des hommes, restaient favorables à cette tradition archaïque.
Interrogées sur la punition adéquate à l'encontre des femmes adultères, 37% se
prononçaient en faveur de leur exécution, 25% pour le divorce
et 21% pour qu'on
leur coupe le nez ou les oreilles, ainsi que le veut également la coutume.
Sans forcément aller jusqu'à l'exécution, les violences faites aux femmes sont
multiples. Elles consistent, par exemple, à les isoler du monde extérieur pour les
«protéger». Pour cette raison, il n'est pas rare que des jeunes filles soient retirées
de l'école.
L'association de défense des femmes Ka-mer, très
implantée dans le sud-est de la Turquie, accueille chaque année des dizaines de femmes
battues, violées, humiliées et menacées par leur propre famille. Dans son rapport
d'activité pour 2004, elle se refuse cependant à cautionner la thèse d'une région
fondamentalement archaïque, s'efforçant d'isoler les origines économiques et sociales
de ce retard : «Cette situation découle des profondes disparités qui subsistent dans
notre pays, écrit Nebahhat Akkoç dans ce rapport. Le développement est un processus qui
découle de plusieurs éléments connectés les uns aux autres. Aucun développement
humain n'est possible sans développement économique», ajoute-t-elle, en évoquant le
retard considérable qui pénalise la région du Sud-Est, où vit une majorité de Kurdes.
Plus grande pénalisation
Même si la féodalité résiste encore violemment,
l'ensemble des associations de femmes se félicite cependant des progrès accomplis ces
dernières années, notamment dans le domaine d'une plus grande pénalisation des crimes
d'honneur. Deux frères, récemment jugés pour l'assassinat de leur soeur, ont écopé de
peines lourdes : la prison à vie pour l'un ; onze ans de détention pour l'autre.
Leur crime sordide avait ému toute la Turquie : ils avaient d'abord tenté d'assassiner
leur soeur Güldünya, coupable d'avoir mis au monde un enfant conçu hors mariage. La
jeune femme, grièvement blessée, mais encore vivante, avait été conduite à
l'hôpital, où les deux tueurs étaient venus l'achever de sang-froid, dans son lit,
d'une balle dans la tête.
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