La prohibition de l'alcool s'étend dans les villes turques
Guillaume Perrier
Le
Monde - 31/12/2005
Atatürk doit se retourner dans son mausolée. Le
"père de la nation turque", grand buveur de raki, la liqueur nationale, et mort
d'une cirrhose du foie, n'apprécierait sans doute pas l'attaque lancée contre la
consommation d'alcool en Turquie par une frange du Parti de la justice et du
développement (AKP), de tendance islamo-conservatrice, au nom de "la défense des
valeurs familiales".
Plusieurs représentants du parti au pouvoir sont allés
jusqu'à proposer la création de quartiers où seraient concentrés les établissements
autorisés à servir de l'alcool. "Nous voulons créer des rues spéciales comme en
Europe", a lancé Abdullah Karadag, adjoint au maire d'Osmangazi, une ville de
l'ouest du pays. Et selon le barreau d'Ankara, une circulaire du ministère de
l'intérieur demanderait "le regroupement des restaurants et bars dans certains
quartiers des villes". Une déclaration d'intention qui a provoqué une vive
polémique en Turquie, pays laïque dont 99 % de la population est musulmane. Le
gouvernement a démenti vouloir légiférer en ce sens mais de fait, à l'initiative des
maires, les restrictions se multiplient dans de nombreuses villes.
Dans la capitale, Ankara, le maire a déjà fait
interdire la vente de bière, de vin ou de raki dans les lieux publics ou les cafés des
parcs de la ville. A Istanbul, le quartier d'Üsküdar, sur la rive asiatique, est
quasiment devenu un îlot sans alcool. L'opposition, la presse libérale ainsi que les
milieux laïques du pays dénoncent cette propagation et y voient une intrusion de la
morale religieuse dans la vie publique, à l'encontre des libertés individuelles et du
processus d'intégration européen. Des élus de la région d'Antalya ont souligné que
ces dispositions mettaient également en péril l'industrie du tourisme, cruciale pour
l'économie turque. |