La Turquie sommée d'offrir un recours aux Chypriotes grecs expropriés
Rafaële Rivais
Le
Monde - 27/12/2005
Avant de fermer ses portes pour Noël, la Cour
européenne des droits de l'homme a rendu, en toute discrétion, un arrêt d'une
importance capitale pour les quelque 10 000 Chypriotes qui réclament la restitution des
biens dont ils ont été spoliés, lorsque le nord de l'île a été envahi par les forces
turques, en 1974.
Appelée à statuer sur la requête de Myra
Xenides-Aristis, propriétaire d'une parcelle de terrain, de trois maisons et d'un
appartement près de Famagouste, la Cour de Strasbourg a constaté jeudi 22 décembre, que
celle-ci devait toujours être considérée comme « la propriétaire légale » de son
bien et que ce droit est bel et bien violé du fait qu'elle n'en a plus ni l'accès ni la
jouissance. L'arrêt a été adopté par six voix contre une, celle du juge turc.
Pour prononcer ce jugement, elle s'est appuyée sur la
jurisprudence créée en 1996 par Titina Loizidou, première Chypriote grecque à avoir
fait condamner la Turquie sur cette question. Mme Loizidou avait obtenu une indemnisation
colossale de 1,1 million d'euros - versés en 2003 -, ainsi que le droit de revenir sur
ses terres - resté, lui, lettre morte.
« RÉPARATION EFFECTIVE »
Cette fois, la Cour s'est abstenue de réclamer une
indemnisation. Elle demande que la Turquie introduise, « dans un délai de trois mois,
une voie de recours qui garantisse (...) une réparation véritablement effective », non
seulement pour la requérante mais aussi pour l'ensemble des 1 400 requêtes analogues qui
sont pendantes à Strasbourg. « La réparation, ajoute-t-elle, devrait intervenir dans
trois mois plus tard. »
« Il s'agit d'un arrêt très important, car il réclame
une réparation effective des violations subies », a estimé le porte-parole du
gouvernement chypriote, Kypros Chrysostomides.
Le gouvernement turc s'est lui aussi félicité de la
proposition de la Cour. Il estime que la République turque de Chypre du Nord est prête
à la mettre en oeuvre. Son Parlement a adopté, lundi 19 décembre, une nouvelle loi pour
accélérer le règlement des nombreux litiges concernant les propriétés que les
chypriotes grecs du nord détenaient avant la partition de l'île.
Cette loi autorise non seulement la compensation
financière des propriétaires, mais aussi le retour sur les terres de ceux qui le
demandent, et l'échange de propriétés entre Chypriotes grecs ayant fui au sud et
Chypriotes turcs installés au nord. Elle prévoit l'indemnisation du dommage matériel,
mais aussi moral. Une commission, composée notamment de deux personnalités étrangères,
donc totalement neutres, serait chargée d'étudier les requêtes.
« Les amendements que nous avons votés ont pris en
compte les remarques formulées par la Cour de Strasbourg », indique-t-on à Ankara. Dans
un arrêt concernant la recevabilité de l'affaire Xenides-Aristis, la Cour avait
contesté le fait qu'une première loi sur l'indemnisation, promulguée le 30 juin 2003,
permettait de réparer les préjudices subis, dans la mesure, notamment, où elle ne
prévoyait pas le retour sur les terres.
La Cour dira, dans un délai de trois mois, si la
nouvelle loi lui convient. Si la réponse était négative, elle jugerait alors les 1 400
requêtes pendantes. Sinon, elle pourrait s'en décharger auprès de la nouvelle
commission. Celle-ci se voit fixer un délai de trois mois pour que les éventuelles
réparations soient effectivement versées. La Commission « ne pourra pas faire traîner
les choses », prévient M. Chrysostomides. |