Les projets du maire islamiste d'Istanbul suscitent la colère des laïcs Le Figaro - 02/11/2005 Détenue par l'AKP, le parti islamo-conservateur du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, la mairie stambouliote envisage de construire de nouvelles mosquées. Les défenseurs des principes laïcs du kémalisme protestent. LA PUBLICATION, l'été dernier, d'un guide touristique d'apparence anodine a provoqué l'exaspération de la presse libérale turque. Il faut dire que ce petit manuel édité par la municipalité d'Istanbul, détenue par l'AKP, le parti islamo-conservateur du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, n'y était pas allé par quatre chemins. Le texte d'accompagnement des photos affichait clairement sa vision nostalgique de l'ancienne capitale ottomane qui, d'après les rédacteurs du fameux manuel, aurait «perdu beaucoup de son charme après la révolution kémaliste, à cause notamment de la fermeture des medresses (les facultés de théologie islamique fermées par Atatürk dans les années 1930). Cette petite phrase a fait bondir les défenseurs des principes kémalistes fondateurs de la Turquie moderne et laïque, qui ne voient pas non plus d'un très bon oeil les nombreux projets de construction de mosquées fleurissant un peu partout, à Istanbul comme dans tout le pays : «Alors qu'il y a tant d'autres projets qui mériteraient que l'on s'y intéresse et que l'on dégage des fonds, la construction d'une mosquée dans un parc de Kadiköy est apparue sur l'agenda municipal», notait récemment le journaliste Derya Sazak, évoquant la raison avancée par la mairie d'Istanbul : parce que la mosquée la plus proche était à plus de quatre kilomètres du parc. «C'est possible ! rétorque une Stambouliote. Mais, au lieu de construire de nouvelles mosquées très moches, la ville ferait mieux de restaurer le patrimoine ancien qui tombe en ruine.» A titre d'exemple, elle cite la somptueuse Suleymanié, qui aurait besoin d'une sérieuse rénovation. Elle évoque également les nombreuses fontaines ottomanes en marbre blanc, où s'entassent bien souvent les poubelles de tout un quartier.
Sauver les anciens bateaux à vapeur Autre motif de reproche : les kösks, ces petits kiosques nichés à l'ombre des parcs des anciens palais, aujourd'hui transformés en jardins publics. «Autrefois, c'était des endroits très agréables, où l'on pouvait faire une halte et déguster un bon café turc... ou boire une bière, regrette un habitué. Aujourd'hui, ce n'est plus possible. La municipalité a placé son personnel, choisi selon ses conceptions de la convivialité. Et on ne vous sert plus que du thé et des sodas.»
Un autre projet de la ville, qui est loin de faire l'unanimité, concerne les vapurs, ces bateaux (autrefois à vapeur) qui, pour une modique somme, vous conduisent inlassablement d'une rive à l'autre du Bosphore et de la Corne d'Or. De nombreux Stambouliotes utilisent quotidiennement ce moyen de transport pour se rendre à leur travail. Au printemps dernier, la municipalité a annoncé son intention de réorganiser ce service, annonçant des suppressions de lignes et le renouvellement complet de la flotte, qui serait remplacée par des bateaux modernes, importés de Norvège. Aussitôt, un comité de défense baptisé Vapurlarimiz vermiyoruz ! (Nous ne vous cédons pas nos vapeurs) s'est créé, pour sauver les anciens bateaux aux sièges de moleskine rouge, considérés comme un patrimoine culturel : «A Istanbul, les vapurs sont comme les gondoles à Venise, ou les taxis à Londres. Pouvez-vous imaginer un instant Venise sans ses gondoles ?», interroge la journaliste Mine Kirikkanat. Son ami, le dessinateur Isel Rozental, explique qu'il utilise ce type de transport plusieurs fois par jour : «C'est vrai que les bateaux ont besoin d'être rénovés, reconnaît-il. Mais je ne souhaite pas qu'on les remplace par des caisses à savon. Au contraire, j'aimerais qu'on leur fasse une beauté et qu'ils retrouvent leur lustre confortable d'antan.»
«Une des villes les plus cool du monde», selon Newsweek
A Istanbul, la nostalgie ne se place donc pas toujours pour tout le monde à la même place. Et, comme partout ailleurs, la vie quotidienne se conjugue, quoi qu'il arrive, au présent. Récemment, une petite polémique s'est engagée, opposant cette fois, non pas les Stambouliotes entre eux, mais des correspondants de la presse anglo-saxonne. «Européenne ou pas, Istanbul est une des villes les plus cool du monde», jugeait Newsweek tandis que le magazine The Economist classait la ville seulement à la 102e place des métropoles où il fait bon vivre dans le monde. C'est finalement le quotidien turc Radikal qui aura eu le dernier mot : «Je crois qu'ils ont tous les deux raison, a tranché Haluk Sahin. Dans le monde, il y a beaucoup de villes calmes et sans problèmes où les gens s'ennuient. Mais les Stambouliotes sont à l'abri de l'ennui... car ils passent tout leur temps dans les embouteillages.» |