Un scandale dans un orphelinat émeut les Turcs Marie-Michèle Martinet Le Figaro - 02/11/2005 Un film diffusé sur la chaîne Star TV montre les brutalités subies par des enfants de moins de 6 ans dans un établissement de Malatya, au sud-est de la Turquie. LES IMAGES tournées en caméra cachée et diffusées par la chaîne Star TV ont choqué les téléspectateurs turcs. On y découvrait une vingtaine d'enfants âgés de moins de 6 ans, brutalisés par leurs éducateurs dans un orphelinat de Malatya, au sud-est de la Turquie. Les enfants terrorisés étaient frappés, projetés contre des meubles, condamnés à des punitions arbitraires et humiliantes.
Dès la fin du programme, plusieurs centaines d'habitants de Malatya scandalisés se sont rassemblés devant l'orphelinat, exprimant spontanément leur colère. «Qui va démissionner ?», interrogeait le quotidien Hürriyet, quelques jours plus tard. Dans le même temps, les ténors de l'opposition donnaient de la voix, appelant Nimet Çubukçu, la ministre chargée des Questions féminines également responsable du dossier de l'aide sociale, à se démettre. Au fil des jours, l'affaire est donc devenue éminemment politique.
La partie émergée de l'iceberg
Pour l'opposition, le scandale de l'orphelinat de Malatya offre la triste illustration de la tentative de mainmise du gouvernement AKP islamo-conservateur qui, depuis son accession au pouvoir, il y a tout juste trois ans, n'aurait eu de cesse de placer ses amis, quitte à recruter des éléments sans qualifications : «Des directeurs dépendants de l'administration des services sociaux et de la protection de l'enfance (SHCEK) ont été démis de leurs fonctions et remplacés par des proches de députés, de directeurs régionaux ou de conseillers ministériels sortis des écoles religieuses», accuse un rapport publié par le principal parti d'opposition (CHP) à l'issue d'une enquête menée à l'orphelinat de Malatya. Et de conclure : «Nous pensons que l'événement de Malatya n'est que la partie émergée de l'iceberg.» Le témoignage du directeur des services sociaux de Malatya, Yakup Güler, interrogé par le quotidien Milliyet, vient corroborer cette thèse : dans cette interview, le directeur confesse que deux députés de l'AKP lui ont proposé le poste qu'il occupait jusqu'à la semaine dernière, avant sa mise en accusation. Il témoigne : «Dans le passé, deux garçons sont morts à Malatya. Mais l'affaire n'a jamais été rendue publique...»
Pas question de démissionner
Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, qui a concentré ses attaques contre la presse, accusée de vouloir faire justice elle-même, assure que les responsables seront sévèrement punis. Jusqu'à présent il est resté solidaire de sa ministre, Nimet Çubukçu, qui estime avoir agi «conformément à ses responsabilités» et assure qu'il n'est pas question pour elle de démissionner. Cependant, une nouvelle affaire vient d'être rendue publique : elle concerne cette fois un pensionnat de jeunes filles de Sanliurfa. Plusieurs adolescentes, qui accusent leur directeur de harcèlement et de violences, assurent que la ministre a visité leur pensionnat le mois dernier, qu'elles se sont plaintes auprès d'elle des mauvais traitements subis... mais que leurs doléances sont restées lettre morte. Ces nouveaux témoignages donnent encore plus de poids à ceux qui ne cessent d'envoyer des messages d'alerte sur les progrès considérables à accomplir, en Turquie, dans le domaine des droits de la personne. |