La Turquie choquée par des images tournées dans un orphelinat Guillaume Perrier Le Monde - 31/10/2005 Le sort des orphelins turcs placés dans des institutions sous contrôle de l'Etat a contraint le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a intervenir, dimanche soir 30 novembre, dans un discours fleuve sur une chaîne de télévision turque. Mardi 26, la diffusion à la télévision d'un document vidéo, tourné en caméra cachée dans un orphelinat de Malatya, une ville de l'est du pays a montré les pensionnaires maltraités, frappés, insultés, projetés contre les meubles par le personnel d'encadrement, essentiellement féminin. Dans ce film on peut voir l'une de ces femmes jeter deux petits garçons à terre après les avoir frappés à la tête. Une autre arrose d'eau glacée des enfants nus. L'un d'eux se plaint-il, qu'il est frappé à la tête avec une pierre. Ces images diffusées sur la très populaire chaîne Star TV, au cours d'un programme baptisé "Décodage", ont eu un effet immédiat : environ 150 habitants de Malatya se sont spontanément rassemblés sous les fenêtres de l'orphelinat, sommant les tortionnaires de venir s'expliquer. Dès mercredi 26, la presse turque consacrait ses gros titres à ce scandale d'Etat, dressant la liste des coupables. Le gouvernement a réagi en annonçant la suspension de quatre femmes de service et d'une puéricultrice de l'orphelinat. Le directeur de l'établissement et le responsable régional des Services sociaux ont également été démis de leurs fonctions. "Les gens qui ont fait cela ne sont pas humains" , a déclaré le gouverneur de la province.
DES CAS DE PROSTITUTION FORCÉE
Le premier ministre a quant à lui parlé de "crime contre l'humanité" et juré que les coupables seraient punis. Deux enquêtes, administrative et judiciaire, ont été ouvertes et un projet de loi réformant l'aide sociale à l'enfance a été élaboré en urgence. Montrée du doigt, la ministre d'Etat chargée des affaires sociales, Nimet Çubukçu, a été accueillie à Malatya, sous une pluie de projectiles, par une foule en colère réclamant sa démission. La crise gouvernementale couve et le parti d'opposition (CHP, nationaliste) accuse de négligences l'AKP (Parti de la justice et du développement, au pouvoir). Ces derniers jours, la polémique a été alimentée par de nombreuses enquêtes parues dans la presse turque. Le très sérieux quotidien Radikal estime que l'affaire de Malatya n'est que "la partie émergée de l'iceberg" . Zaman évoque des cas nombreux de maltraitance, de harcèlement, de prostitution forcée d'enfants : "Deux jeunes filles de 14 et 15 ans, prostituées de force par trois personnes, dont un professeur, à Ankara. Près d'Izmir, 12 personnes mises en examen pour des agressions sexuelles répétées", énumère le journal, citant un rapport du Conseil de surveillance de l'Etat, accablant pour les affaires sociales. La ministre a admis près d'une centaine de cas d'abus sexuel dans les institutions d'Etat chaque année. Les 40 enfants de Malatya ont été transférés dans un centre d'Istanbul. Selon une étude conduite par une association de droits de l'enfant, 80 % des mineurs délinquants de moins de 11 ans sont placés dans ces orphelinats, transformés en "véritable centres de production du crime" . |