Turquie : Abdullah Ocalan réclame un nouveau procès Istanbul : Marie-Michèle Martinet Le Figaro - 12/05/2005 La Cour européenne des droits de l'homme rendra aujourd'hui, à Strasbourg, son arrêt définitif dans l'affaire opposant le chef séparatiste kurde, Abdullah Ocalan, à la Turquie. Condamné à mort en 1999 pour «trahison et séparatisme», le chef du PKK, qui a vu sa peine commuée en réclusion à perpétuité en octobre 2002, n'a eu de cesse de dénoncer les irrégularités de son procès. En mars 2003, avant le renvoi devant la Grande Chambre, la Cour européenne avait déjà estimé que le jugement n'avait pas été équitable. On se souvient des images filmées en 1999 par les chaînes de télévision, montrant Abdullah Ocalan, ligoté et les yeux bandés, après son arrestation mouvementée, au Kenya. La fin d'une longue traque : expulsé de Syrie, où il s'était réfugié pendant plusieurs années avant de devenir un personnage trop encombrant, il s'était alors rendu en Grèce, en Russie, en Italie... et finalement au Kenya, où il fut embarqué dans un avion en partance pour Nairobi et arrêté dès son arrivée par des agents turcs pour être ramené en Turquie. Depuis 1999, Abdullah Ocalan n'a eu de cesse de dénoncer l'irrégularité des conditions de son arrestation. Et le manque d'impartialité de son jugement par la Cour de sûreté de l'Etat d'Ankara. Il affirme que pendant les huit jours qu'a duré sa garde à vue, il n'a pu bénéficier de l'assistance d'aucun avocat. Sa requête, introduite devant la Cour européenne des droits de l'homme, a été jugée recevable en novembre 2000. Et dans son arrêt de mars 2003, la Chambre a reconnu le caractère inéquitable du procès, avant de renvoyer l'affaire devant la Grande Chambre qui s'apprête aujourd'hui à se prononcer définitivement. Ce nouvel arrêt est attendu avec une certaine appréhension en Turquie, où le personnage d'Abdullah Ocalan cristallise une hostilité profonde, liée aux quinze années de guerre qui, de 1984 à 1999, ont opposé les séparatistes kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) à l'armée turque. Bilan officiel de ce conflit : 37 000 morts. Depuis les fêtes du Nouvel An kurde qui, au mois de mars, ont dégénéré après qu'une poignée d'adolescents a tenté de brûler le drapeau turc, une vague nationaliste sans précédent a submergé le pays, mobilisant dans les rues des grandes villes des milliers de personnes. La tension est restée assez vive pour que le chef de la diplomatie turque, Abdullah Gül, ait tenu à affirmer que son pays «n'a pas de raison d'avoir peur» et que «le chef d'une organisation terroriste qui a commis des crimes connus par le monde entier écopera d'une même sentence, même s'il est jugé cent fois». Il n'empêche que le cas Ocalan demeure un dossier extrêmement sensible, qui pourrait donner aux ultranationalistes turcs une excellente occasion de mettre le premier ministre dans l'embarras. Pour limiter les dérapages, Cemil Çicek a appelé au calme et à la modération, déclarant que «chacun devrait aborder cette échéance avec sang-froid et bon sens», en précisant que, s'il fallait envisager un nouveau procès d'Abdullah Ocalan, une telle décision ne serait pas de la seule responsabilité du gouvernement mais de l'Etat tout entier. A intervalles réguliers, les militaires lancent des rappels à l'ordre, à l'image du général Bükükanit, commandant les forces terrestres, qui mettait récemment en garde contre «l'oubli des jours de terreur du passé». Isolé dans sa cellule de la prison d'Imrali, le chef du PKK est toujours accusé de tirer les ficelles du pouvoir clandestin et de diriger ses troupes à distance, par l'intermédiaire de ses avocats. Il aurait notamment donné son aval à la décision annoncée le 1er juin 2004 par le Kongra-Gel (l'un des avatars du PKK) de mettre fin au cessez-le-feu en vigueur depuis 1999. Les accrochages sanglants ont effectivement repris depuis un an dans le sud-est de la Turquie. Le dernier en date, au mois d'avril, a coûté la vie à 21 séparatistes et trois soldats turcs, lors d'une opération dans la province de Siirt, près de la frontière irakienne. Le dernier rapport annuel sur le terrorisme international commandé par le département d'Etat américain fait état de 500 combattants du PKK en place sur le territoire turc, et d'un peu plus de 3 500 militants armés réfugiés en Irak. La présence des séparatistes du PKK sur le sol irakien est d'ailleurs l'une des principales raisons de la brouille persistante entre Washington et Ankara qui, on l'a vu récemment lors du sommet des pays voisins de l'Irak réunis à Istanbul, s'efforce de peser de tout son poids pour préserver l'intégrité territoriale du pays et empêcher la formation d'un Kurdistan indépendant. Pour le moment, et en dépit des déclarations rassurantes du nouveau président irakien, le Kurde Jalal Talabani, les séparatistes du PKK sont toujours ressentis, en Turquie, comme une menace. Et leur chef historique reste l'ennemi public numéro 1. |