Après l'échec de l'ONU, l'Union européenne hérite de l'imbroglio chypriote Thomas Ferenczi Le Monde - 26/04/2004 Le rejet par les Chypriotes grecs du plan de réunification de l'île, samedi 24 avril, a été sévèrement condamné par la communauté internationale. Seule la partie grecque va de facto bénéficier de l'élargissement de l'Europe, le 1er mai. Bruxelles a promis d'aider la partie turque, qui a voté "oui". "Une ombre pèse à présent sur l'adhésion de Chypre." Günter Verheugen, le commissaire européen chargé de l'élargissement, n'a pas mâché ses mots. Une semaine avant l'entrée de l'île et de neuf autres pays dans l'Union européenne, l'échec, samedi 24 avril, des référendums sur la réunification de Chypre pose un sérieux problème aux Européens. La responsabilité de cet échec revient aux Chypriotes grecs, qui ont voté massivement, à 75 %, contre le plan de règlement des Nations unies, alors que, dans la partie turque, au nord, il a été approuvé par 65 % de la population. Juridiquement, c'est l'île tout entière qui adhérera le 1er mai, mais l'application de l'acquis communautaire sera suspendue dans sa partie nord en attente d'un règlement dont personne ne sait comment il va pouvoir être trouvé désormais. Aux termes des accords conclus dans les négociations sur l'élargissement, seule la population grecque du Sud sera donc soumise aux règles de l'Union. Les ministres européens des affaires étrangères, qui se réunissaient lundi 26 avril à Luxembourg, devaient examiner les conséquences concrètes de la situation. La question principale est celle de la gestion de la ligne de démarcation entre les deux parties de l'île, sur laquelle veille depuis les années 1970 une force de casques bleus des Nations unies. Cette ligne devra-t-elle être considérée comme une frontière de l'Union ou bénéficiera-t-elle d'un régime spécial permettant de maintenir un certain statu quo ? De la réponse à cette question dépendra l'organisation de la circulation des personnes et des biens entre le Nord et le Sud. AIDE ÉCONOMIQUE Au lendemain du vote des deux communautés, l'Union veut, notamment à la demande des Britanniques, faciliter la situation des Chypriotes turcs et limiter les pouvoirs des Chypriotes grecs. Une aide de 240 millions d'euros sur trois ans devrait être affectée au rattrapage économique du Nord, dont le revenu par tête d'habitant est trois fois moins élevé qu'au sud. Les ministres des affaires étrangères devraient aussi s'entendre sur une déclaration politique affirmant que l'avenir de tous les Chypriotes est en Europe. On se défend, à la Commission, de vouloir "récompenser" les uns et "punir" les autres, mais on entend aider les Chypriotes turcs à "sortir de leur isolement", sans pour autant reconnaître la République turque de Chypre, autoproclamée, et que seule la Turquie a reconnue. "On frôle la ligne rouge d'un risque de début de reconnaissance", admet-on dans l'entourage du commissaire Günter Verheugen. Le ministre turc des affaires étrangères, Abdullah Gül, a demandé dès dimanche la levée des sanctions économiques internationales appliquées contre Chypre nord. M. Verheugen, qui avait déclaré il y a quelques jours devant le Parlement européen qu'il se sentait "berné" par le gouvernement chypriote grec, a souligné que le maintien du statu quo ne pose pas seulement des problèmes juridiques compliqués, mais rend également plus difficiles les relations avec la Turquie, en dépit du "oui" des Chypriotes turcs. Il aura en effet pour conséquence la présence persistante de troupes turques sur le territoire d'un Etat membre. En outre, faute de solution à la question chypriote, la Turquie va se trouver dans la position d'un pays candidat qui ne reconnaît pas l'un des Etats de l'Union. "OCCASION MANQUÉE" Les réactions de la communauté internationale, en Europe comme aux Etats-Unis, sont sévères contre les Chypriotes grecs. La Commission, comme la présidence irlandaise et le Parlement européen, a regretté "profondément que la communauté chypriote grecque n'ait pas approuvé le règlement complet du problème chypriote" et constaté qu'"une occasion unique d'apporter une solution à la question chypriote a été manquée". Elle a félicité "chaudement" les Chypriotes turcs pour leur vote positif, dans lequel elle voit "un désir clair" de résoudre le problème de l'île. Les gouvernements européens ont également fait part de leur déception. L'adhésion de Chypre "ne prendra sa pleine signification qu'une fois les deux communautés réconciliées. Dans ce contexte, la France souhaite que la Commission, conformément aux conclusions du Conseil européen de Copenhague de décembre 2002, propose des mesures propres à promouvoir le développement économique de la partie nord de l'île et à la rapprocher de l'Union", a notamment déclaré le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Hervé Ladsous. Seule la Grèce n'a pas voulu condamner les Chypriotes grecs. Le porte-parole du gouvernement a souligné que les efforts pour la réunification devaient désormais continuer "dans le cadre de l'Union européenne". La presse grecque estimait cependant dimanche que le "non" des Chypriotes grecs allait contraindre Athènes à de grandes manuvres diplomatiques pour convaincre ses partenaires de continuer à rechercher une solution à la partition de l'île. |