A Chypre, les élections législatives prennent l'allure d'un référendum sur la réunification Marie Jégo Le Monde - 14/12/2003 Dimanche soir, après décompte de 30 % des voix, on assistait à une légère poussée des partis d'opposition favorables au plan de réunification des Nations unies qu'a rejeté le dirigeant Rauf Denktash en mars dernier. Le Parti républicain turc (CTP) et deux autres partis d'opposition recueillaient environ 51% des voix, contre 45% environ pour les deux principales formations pro-Denktash. Nicosie (nord de Chypre) de notre envoyée spéciale "L'Europe au printemps !", "Denktash va-t'en !", ont scandé, vendredi 12 décembre, quelque 30 000 manifestants, principalement des jeunes, réunis dans la partie turque de Nicosie autour des candidats de l'opposition en cette veille d'élections législatives aux allures de référendum. Pour eux, tout est encore possible. Ils espèrent ardemment qu'une victoire de l'opposition lors du scrutin de dimanche 14 décembre poussera la partie nord de l'île (190 000 turcophones sur 37 % du territoire), non reconnue internationalement, dans le train de l'adhésion à l'Union européenne, en même temps que la partie sud (620 000 hellénophones sur 62 % du territoire) qui s'apprête à adhérer en mai 2004. Si les élections de dimanche ne remettent pas en question le rôle de président exercé par Rauf Denktash, l'opposition a bien l'intention d'écarter le chef historique de la communauté turcophone de la tenue des pourparlers en vue de la réunification de l'île. "Denktash n'a pas voulu organiser de référendum sur l'adhésion à l'UE dans la partie nord. Eh bien cette élection a valeur de référendum pour nous et nous espérons qu'une fois l'opposition élue le plan Annan sera remis sur la table pour qu'on en finisse avec la partition", s'écrie Yusuf Alkim, 20 ans, qui milite au sein du Mouvement pour la paix et la démocratie (BDH) de Mustafa Akinci, l'une des trois formations de l'opposition. "On en a marre de vivre dans une prison à ciel ouvert", s'exclame Niyal, venue spécialement de Turquie où elle fait ses études pour voter. "Sans solution à la partition, pas de travail, pas d'avenir ! Il faut que ça change !" ajoute Derya, sa camarade, venue elle aussi de Turquie. A quelques centaines de mètres de là, le rassemblement des partisans de Rauf Denktash et du statu quo, réunis sous la bannière "Entrons dans l'UE en vainqueurs, pas en vaincus !", font grise mine. Pas plus de 5 000 personnes ont répondu à leur appel. Fermement opposés au plan de règlement proposé par le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, les militants de l'UBP (Parti de l'unité nationale) se refusent à brader "la souveraineté du nord de l'île, acquise si chèrement en 1974 grâce à l'intervention de l'armée turque", explique Kemal, 60 ans, supporter de Rauf Denktash "depuis toujours". Une autre banderole déployée par l'UBP clame : "L'unité nationale veut dire la protection du sol national", tandis que Dervish Eroglu, premier ministre et tête de liste de l'UBP, fustige au micro, tour à tour, Günther Verheugen, le commissaire européen à l'élargissement, l'ONU, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne pour leurs tentatives de "détruire la République -du nord de Chypre ou RTCN, l'entité non reconnue internationalement-". LA SOLUTION EST À ANKARA Sa formation, l'UBP, a certes promis de dévoiler, après les élections, "un nouveau plan de paix pour relancer les négociations". Mais il faudra faire vite car la partie grecque s'apprête à rejoindre l'UE le 1er mai 2004, et, en l'absence de règlement de la question chypriote, la partie nord n'y sera pas associée, Bruxelles souhaitant intégrer une île réunifiée. Conscients de l'attrait qu'exerce sur les jeunes la perspective d'une adhésion à l'Union européenne et des problèmes récurrents de chômage au nord de l'île, l'équipe de Rauf Denktash a, ces derniers mois, multiplié les embauches : 1 500 personnes ont été recrutées par l'administration déjà pléthorique du nord de l'île (35 000 fonctionnaires pour 190 000 habitants). La Turquie, la puissance tutélaire de la partie nord, qui maintient 30 000 soldats sur place, règle les salaires de l'administration et consacre en tout 500 millions de dollars par an à l'entretien de la partie nord de l'île. "Ce genre de politique économique nous a justement menés au désastre !", explique Kikret, 68 ans, instituteur à la retraite et chaud partisan de l'opposition. "Regardez, nous recevons tous nos produits alimentaires de Turquie mais notre agriculture périclite. L'embauche de nouveaux fonctionnaires tue l'initiative privée. C'est pourquoi, chaque jour, entre 7 000 et 8 000 personnes franchissent la ligne de démarcation pour aller travailler au sud où le niveau de vie est quatre fois plus élevé. Nous ne pouvons pas continuer comme ça !", dit-il en secouant la tête. S'il croit en la victoire de l'opposition, Kikret craint aussi un sursaut du parti de Rauf Denktash. "Ils ont donné la citoyenneté chypriote turque à des tas de gens, aux colons -35 % de la population- comme à des Turcs de souche, afin qu'ils votent pour eux. Ces gens-là ne font pas autant de bruit que nos jeunes mais ils risquent de peser !", explique-t-il. "Nous sommes chypriotes avant tout et nous ne voulons pas être assimilés par Ankara", revendique Niyal, la jeune étudiante. "Pas question que la Turquie parle en notre nom !", renchérit sa camarade Derya. Même les dirigeants de l'opposition favorable à un règlement de l'ONU sont bien conscients de ce que la clé du problème chypriote se trouve à Ankara. "Notre victoire serait dans l'intérêt de la Turquie", affirme Mehmet Ali Talat, le chef du parti républicain turc (CTP), la principale formation de l'opposition. Mustafa Akinci, qui dirige le mouvement pour la paix et la démocratie, autre formation de l'opposition, lui emboîte le pas : "Nous allons ouvrir la voie à Ankara vers l'Europe." |