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La Turquie, nouveau front de la terreur

Thierry Oberlé
Le Figaro - 21/11/2003

 

Les répliques sont d'une ampleur supérieure aux premières secousses. Pour la deuxième fois, Istanbul vient d'être secouée par un tremblement de terre terroriste. Perpétrées dans un intervalle de quatre jours, les deux séries d'attentats sont d'évidence liées en raison de leur proximité dans le temps et de leur mode opératoire similaire. Ce sont des véhicules piégés – des «bombes de la mort» selon l'expression du dernier communiqué d'al-Qaida daté de samedi – qui ont endommagé le consulat de Grande-Bretagne et le building de la banque HSBC en semant aux alentours la mort et la désolation. Et ce sont, à l'instar des explosions contre les synagogues d'Istanbul, des kamikazes qui ont projeté les bombes roulantes sur leurs cibles.

D'un haut degré de professionnalisme et de technicité, ces nouvelles attaques montrent la vulnérabilité de la Turquie, pays charnière entre l'Occident et le Proche-Orient. En quelques jours, le sanglant décor du combat engagé par le terrorisme international contre les États-Unis et leurs alliés s'est installé sur les rives du Bosphore. Les bombes contre les intérêts britanniques ont explosé alors que les policiers commençaient à tirer les enseignements des salves contre les lieux de culte israélites.

Les auteurs des attentats suicides venaient à peine d'être formellement identifiés en comparant l'ADN de leurs dépouilles à celui de leurs parents. Gokhan Elaltuntas, 22 ans, le responsable de l'attentat à la voiture piégée contre la synagogue de Neve Shalom, et Mesut Cabuk, 29 ans, le responsable de celui qui a visé la synagogue Beth Israël, ont en commun d'appartenir à la mouvance islamiste radicale. Les kamikazes turcs et leurs complices ont été formés au Pakistan au maniement des armes et des explosifs. Ils ont aussi voyagé en Iran. Certains membres du groupe ont combattu en Bosnie ou en Tchétchénie et milité dans des groupuscules extrémistes turcs.

Un coup de filet lancé dans leur entourage a permis au procureur de la Cour de sûreté de l'État d'écrouer six suspects pour «tentative de renversement de l'ordre constitutionnel par la force», et «assistance à une organisation terroriste». Selon le gouverneur d'Istanbul Muammer Guler, ils pourraient avoir eu des liens avec l'organisation al-Qaida d'Oussama Ben Laden. «Cette violente attaque comporte des similitudes avec les attaques d'al-Qaida dans le monde, mais l'enquête à ce sujet se poursuit», a-t-il déclaré.

Une course de vitesse est désormais engagée dans un climat d'inquiétude générale entre les forces de sécurité et des groupes extrémistes atomisés, mobiles et cloisonnés. Accusés d'avoir baissé la garde pour ne pas avoir prévu les attentats de samedi, les policiers et les services de renseignement turcs sont plus que jamais sur la sellette. «Il pourrait y avoir eu des déficiences», a commenté le premier ministre Recep Tayyip Erdogan, avant d'ajouter : «Le pouvoir du terrorisme vient du fait qu'il n'a pas d'adresse connue. On ne sait jamais quand, où, et comment il va frapper.»

«Face à ce type de mouvance, même les États les plus aguerris sont déstabilisés», relativise pour sa part Didier Billion, le directeur adjoint de l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). Minutieusement préparées en tenant compte du calendrier international, les opérations terroristes sur Istanbul visent à la fois à punir la Turquie et à ouvrir un nouveau terrain de confrontation par-delà la frontière irakienne. «Le terrorisme international cherche à créer de nouveaux foyers d'instabilité et à déplacer les zones de front», explique Didier Billion.

Précédée par des opérations en Tunisie et plus récemment au Maroc et en Arabie saoudite, la campagne actuelle a pour objectif d'affaiblir les pays musulmans entretenant de bonnes relations avec l'Occident.

La multiplication des actes de terrorisme au cours des dernières semaines témoigne que ces Etats sont d'un point de vue logistique plus faciles à atteindre que les pays de l'Occident où la pression exercée à l'encontre des terroristes présumés a été renforcée depuis les attentats du 11 septembre 2001. A défaut de parvenir pour l'instant à percer le barrage, les extrémistes se déchaînent aux portes de l'Europe.

La Turquie est spécialement dans la ligne de mire en raison de son positionnement international singulier : elle reste un allié exclusif des États-Unis malgré des désaccords et cherche à entrer dans l'Union européenne considérée comme le berceau des «judéo-croisés». Nation musulmane, elle a déployé des troupes dans le nord de l'Afghanistan et doit abriter le prochain sommet de l'Otan, organisation à laquelle elle adhère.

Enfin, facteur aggravant, le Parti de la justice et du développement (AKP), le parti conservateur musulman au pouvoir aux côtés des militaires, a rompu avec ses fondements islamistes. «La mouvance radicale reproche à l'AKP sa «trahison». N'oublions pas que le 7 octobre, le Parlement à majorité «islamiste modérée» a approuvé l'envoi de troupes turques en Irak pour épauler les forces américaines, même si le vote n'a pas été suivi d'effet», précise Didier Billion. La Turquie n'a pas expédié de soldats en Irak mais cela ne l'a pas mise à l'abri.

 

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