Trois questions à Rüsen Cakir Propos recueillis par Nicolas Bourcier Le Monde - 17/11/2003 Journaliste au quotidien Vatan et auteur d'essais sur les mouvements islamistes turcs, vous croyez à l'implication du réseau Al-Qaida dans les attentats contre les deux synagogues d'Istanbul. Pourquoi une telle certitude ?
Il n'existe pas de groupe isolé turc capable de commettre une action d'une telle envergure, ni techniquement ni politiquement. En revanche, il y a des contacts entre des radicaux turcs et les réseaux terroristes transnationaux, dont Al-Qaida. Prenez les attentats de Casablanca au Maroc et ceux qui avaient visé une synagogue en Tunisie : ils ont été commis par des petits groupes de radicaux locaux en relation un moment avec le réseau de Ben Laden. La Turquie a été longtemps considérée comme l'une des bases arrière du réseau pour la facilité de mouvement qu'elle offre et son système économique, très attractif pour les investisseurs étrangers. Al-Qaida recherche des jeunes cadres qualifiés non arabes. La revendication anonyme d'un prétendu membre de l'organisation clandestine islamiste, le Front islamique des combattants du Grand-Orient, n'est pas sérieuse. Ce groupe, fondé en 1985, a toujours développé une rhétorique marginale, qui ne s'inscrivait pas dans le modèle d'un terrorisme global. Pourquoi la Turquie aurait-elle été prise pour cible ? La Turquie est à l'opposé des valeurs défendues par Al-Qaida. Avec l'Egypte, nous sommes considérés par les islamistes comme des marionnettes au service de Washington. Notre pays, qui entretient des relations avec Israël, est devenu une cible de choix depuis qu'il collabore à l'intervention irakienne, même si, au final, l'armée turque n'ira pas se déployer en Irak. L'attaque survenue il y a quelques jours contre l'ambassade turque à Bagdad peut être interprétée comme une prémisse de ce qui vient de se passer à Istanbul. L'islamisme radical s'est-il développé en Turquie depuis le 11 septembre 2001 et l'arrivée au pouvoir, en novembre 2002, du Parti de la justice et du développement ?
Le radicalisme islamiste est en net déclin depuis les années 1990. La chute, en 1997, de Necmettin Erbakan, figure tutélaire de l'islamisme turc, et la modération de l'actuel premier ministre ont considérablement affaibli les extrémistes musulmans. Les attentats de samedi représentent aussi un message destiné aux hommes forts d'Ankara. Ils sont l'expression de la défaite et de la déception de certains islamistes turcs, qui ont pu participer à leur préparation et à leur exécution. |