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Al-Qaida revendique le double attentat antijuif d'Istanbul

Nicole Pope
Le Monde - 17/11/2003

 

Vingt-trois personnes ont été tuées et plus de trois cents blessées par l'explosion de deux camionnettes piégées, samedi 15 novembre, à Istanbul. Les attentats, qui visaient deux synagogues, ont été revendiqués dimanche soir par une branche d'Al-Qaida, qui a adressé un communiqué à un journal arabe de Londres. Recep Tayyip Erdogan, le premier ministre turc, soutenu par George Bush, a estimé que ces actions, qui ont fait de nombreuses victimes musulmanes, étaient dirigées "contre la stabilité et la paix dans la République de Turquie". Des spécialistes estiment qu'aucune organisation islamiste turque n'aurait pu se livrer à de telles actions.
Istanbul de notre correspondante

Al-Qaida a revendiqué les deux attentats perpétrés, samedi 15 novembre, contre la communauté juive d'Istanbul, causant en définitive la mort de 23 personnes et en blessant 303 autres. Le quotidien arabe Al-Qods Al-Arabi, publié à Londres, a reçu dimanche soir un communiqué affirmant que les attaques avaient été organisées par la nébuleuse islamiste d'Oussama Ben Laden tandis qu'une autre revendication prenait à son compte les attentats d'Istanbul et ceux perpétrés récemment sur la base italienne à Nassiriya, en Irak.

Les autorités turques privilégient la piste internationale. "Nous n'excluons aucune éventualité, y compris celle d'une implication d'Al-Qaida", a déclaré le ministre turc de l'intérieur, Abdulkadir Aksu.

La plupart des experts s'accordent sur le fait qu'aucune des organisations illégales connues en Turquie n'a les moyens d'organiser à elle seule des actions de cette envergure. Une revendication émise par le Front islamique des combattants du Grand-Orient, un groupe radical islamiste actif durant les années 1990 et dont le dirigeant, Salih Mirzabeyoglu, est sous les verrous depuis 1998, n'a d'ailleurs pas été prise au sérieux par les autorités. Selon les médias turcs, le Mossad israélien avait, à plusieurs reprises, averti que des opérations terroristes étaient imminentes en Turquie.

CAMIONNETTES PIÉGÉES

L'enquête, effectuée avec l'appui d'experts des services israéliens, semble confirmer un mode opératoire jusque-là inconnu en Turquie : des kamikazes ont fait exploser deux camionnettes piégées. Selon les premières constatations, chacune des camionnettes contenait près de 400 kg d'explosifs.

Le quotidien Sabah affirmait lundi que les plaques d'immatriculation auraient permis d'identifier deux complices turcs, dont les proches ont brièvement été interpellés dimanche. L'un d'eux, Ayad Ekinci, aurait participé en tant que volontaire aux combats en Tchétchénie et en Bosnie, alors que l'autre, Feridun Ugurlu, aurait entretenu depuis plusieurs années des liens avec des organisations radicales islamiques.

Le quotidien Hürriyet, pour sa part, croit savoir que deux Libanais et un Palestinien, interceptés à l'est de la Turquie en février 2002, pourraient être liés aux attentats. Les trois hommes qui, selon le journal, avaient des liens avec les talibans, avaient été relâchés après avoir passé un an en prison pour être entrés illégalement en Turquie.

La communauté juive - constituée pour une large part des descendants des juifs d'Espagne qui avaient fui l'Inquisition et s'étaient réfugiés dans l'Empire ottoman - a déjà été la cible de plusieurs attaques, bien que les 25 000 juifs d'Istanbul soient bien intégrés dans la société turque. En 1986, le groupe palestinien d'Abou Nidal avait lancé une attaque meurtrière contre Neve Shalom. En 1992, le groupe Hizbullah avait lancé deux grenades contre la synagogue, causant des dégâts limités.

Si la communauté juive était clairement la cible de ces attentats, les bombes n'ont pas fait de discrimination : six juifs figurent parmi les victimes à Beth Israel, mais la majorité des victimes sont des passants ou des commerçants musulmans. Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a estimé que "ces attentats sont dirigés contre la stabilité et la paix dans la République de Turquie". "Je condamne cet acte comme un acte terroriste contre l'humanité", a-t-il ajouté.

Le président américain George Bush, qui s'est entretenu avec M. Erdogan et lui a présenté ses condoléances, a estimé que les attentats "montrent que la guerre contre le terrorisme se livre sur plusieurs fronts".

En mars 2003, le Parlement turc avait refusé, par quelques voix seulement, d'autoriser les forces américaines à utiliser le territoire turc contre Bagdad. Récemment, le gouvernement turc a retiré son offre d'envoyer des soldats en Irak, en réponse à la forte opposition des Irakiens. Membre de l'OTAN, la Turquie maintient des liens étroits avec Washington, même si la population est majoritairement opposée à la politique américaine en Irak.

Ankara a noué, par ailleurs, des relations, notamment stratégiques, avec Israël. Musulmane et laïque, la Turquie a toujours fait figure d'exception dans le monde islamique. L'arrivée au pouvoir en novembre 2002 du Parti de la justice et du développement (AKP), issu du mouvement islamiste mais modéré, n'y a rien changé.

L'une des raisons invoquées par la Turquie pour justifier son intention de se joindre à la coalition en Irak - un projet abandonné depuis - était la peur que l'instabilité prolongée qui règne en Irak n'affecte la sécurité des pays avoisinants. Ces craintes semblent être devenues réalité.

 

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