Double attentat à la voiture piégée contre deux synagogues à Istanbul Le Monde - 16/11/2003 Ce double attentat frappe une communauté juive implantée depuis longtemps dans l'ancienne capitale de l'Empire ottoman et qui compte aujourd'hui quelque 27 000 membres. Il a été revendiqué dimanche par le réseau terroriste Al-Qaida. Le bilan du double attentat à la voiture piégée perpétré contre deux synagogues samedi 15 novembre à Istanbul a été révisé dimanche matin à 23 morts et quelque 300 blessés, selon le ministère turc de la santé. Quelque 70 personnes étaient toujours hospitalisées dimanche matin, a-t-on appris de même source. On ignorait encore l'identité des victimes, ni s'il s'agissait de passants ou de fidèles réunis dans les deux lieux de culte pour l'office du sabbat. La moitié du nombre de personnes tuées dans les attentats d'Istanbul sont des juifs, avait déclaré dans la soirée de samedi l'ambassadeur d'Israël en Turquie, Pinhas Avivta, à la seconde chaîne de la télévision publique israélienne. Mais selon un membre de la communauté juive locale qui s'exprimait dimanche à la radio publique israélienne, seuls six juifs ont péri. "Nous avons identifié six juifs parmi les personnes tuées par ces attentats, dont quatre vigiles employés par la communauté (...) La majorité des victimes sont des commerçants du voisinage", a indiqué M. Mehali Alkache. "Un juif a été tué à la synagogue Neve Shalom, et cinq autres à la synagogue Beit Israël", a-t-il précisé. Il a par ailleurs fait état de 70 blessés toujours hospitalisés dimanche, dont trois graves et sept sérieusement atteints. Selon le ministre de l'intérieur turc, Abdulkadir Aksü, un policier a été tué dans l'un des attentats. AL-QAIDA ET ATTENTATS-SUICIDES Samedi, un homme avait revendiqué ces attentats au nom du groupe extrémiste du Front islamique des combattants du Grand-Orient (IBDA-C), affirmant qu'ils avaient pour but de "mettre fin à l'oppression visant les musulmans". "Nos actions vont continuer", a dit cet interlocuteur anonyme. L'IBDA-C, fondé en 1985, vise à instaurer un Etat islamique en Turquie et a perpétré plusieurs attentats contre des bars, des discothèques et des églises à Istanbul. L'organisation est en sommeil depuis l'arrestation en 1998 de son chef, Salih Mirzabeyoglü, condamné à la prison à vie à Istanbul pour tentative de coup d'Etat. Toutefois, le ministre de l'intérieur, Abdulkadir Aksü, avait affirmé n'avoir aucune confirmation de l'authenticité de cette revendication. En outre, des médias turcs ont exprimé leurs doutes quant au fait que ce groupe soit en mesure de monter des opérations de cette importance. De source proche des services de sécurité, c'était la piste de la nébuleuse Al-Qaida qui était évoquée et on n'excluait pas que les auteurs des attentats aient été plus ou moins affiliés au réseau radical du milliardaire Oussama ben Laden. Cette piste s'est confirmée puisque le quotidien arabe Al-Qods Al-Arabi a reçu dimanche une revendication par le réseau terroriste Al-Qaida du double attentat. "Les Brigades du martyr Abou Hafs al-Masri ont asséné un coup mortel après avoir surveillé des agents de renseignement juifs et s'être assurés que cinq d'entre eux se trouvaient dans deux synagogues dans le centre de la ville d'Istanbul", indique le texte signé des "Brigades Abou Hafs al-Masri - Al-Qaida", dont une copie a été transmise par Al-Qods Al-Arabi au bureau de l'AFP à Nicosie. Dans ce texte daté de samedi, le jour du double attentat, et envoyé dimanche par courrier électronique au journal arabe édité à Londres, ces "Brigades Abou Hafs al-Masri" menacent en outre de mener des attaques supplémentaires "dans le monde entier". Par ailleurs, la police turque privilégiait dimanche l'hypothèse d'attentats-suicides. "Les véhicules ont explosé alors qu'ils roulaient", selon la police citée par une source diplomatique. Des responsables de la police, cités par l'agence Anatolie, ont affirmé que des restes humains trouvés dans la rue correspondaient à des tissus retrouvés sur le volant d'un des véhicules qui a explosé. SCÈNES DE GUERRE EN PLEIN SABBAT "Des voitures piégées ont été utilisées pour les deux explosions", a déclaré samedi M. Aksü. Le ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül, a lui estimé que des kamikazes avaient provoqué les deux explosions, survenues en plein sabbat juif. "C'est la première fois que nous assistons à de telles explosions. Nous pensons qu'elles sont le fait de kamikazes", a-t-il dit. La façade entière de la synagogue Neve Shalom, dans le quartier de Beyoglü, a été détruite et s'est écroulée. Cette synagogue, construite dans les années 1940, est l'un des plus importants lieux de culte juif de Turquie. La chaîne de télévision CNN-turk a diffusé des images montrant l'évacuation de blessés couverts de sang hors de la synagogue, qui avait déjà été visée en 1986 par un attentat qui avait fait 21 morts. Parmi les blessés, plusieurs ont été intoxiqués par des vapeurs d'ammoniaque, ajoute la chaîne. "C'était comme un tremblement de terre", "quelque chose d'inhumain", racontait un commerçant de 40 ans. La rue était recouverte d'une épaisse couche de poussière. Des gravats, des morceaux de ferraille et de plastique jonchaient le sol. Les secours travaillaient samedi à retrouver des victimes dans les décombres, tandis que les commerçants du quartier s'affairaient à ramasser les débris de verre dans les rues adjacentes, des rues étroites sur le versant de la colline de Galata, dans le centre européen d'Istanbul. "C'était une explosion à rendre sourd", a expliqué un ouvrier d'un atelier tout proche. "Nous avons été noyés pendant 15 minutes dans un nuage de poussière", racontait un autre témoin. La forte déflagration a brisé les vitres de dizaines d'immeubles avoisinants, et un très important dispositif policier a été mis en place dans la zone sinistrée. L'autre synagogue visée est celle de Beth Israël dans le quartier de Sisli à cinq kilomètres de distance. Selon un porte-parole du grand rabbinat d'Istanbul, Silvio Ovadia, quelque 300 personnes étaient rassemblées dans ces lieux de culte, pour la prière du samedi, au moment des attentats. LES AUTORITÉS TURQUES ET ISRAÉLIENNES SOUS LE CHOC Le premier ministre turc, Reçep Tayyip Erdogan, qui était en visite officielle dans la "république" turque du nord de Chypre samedi matin, a condamné les attentats en s'engageant à réagir par tous les moyens nécessaires. "Je condamne cet acte comme un acte de terrorisme contre l'humanité", a déclaré M. Erdogan aux journalistes. "Toutes mesures nécessaires (...) seront prises", a-t-il ajouté. M. Erdogan s'est rendu directement à Istanbul samedi au lieu de regagner Ankara, la capitale. Le président turc, Ahmet Necdet Sezer, a lui aussi condamné "ces attentats ignobles contre des innocents (...) à un moment où nous avons le plus besoin de paix et de tranquillité". Le ministre des affaires étrangères turc, Abdullah Gül, a lui dénoncé "un acte terroriste aux ramifications internationales". "Nous sommes confrontés à une attaque terroriste de type différent" de celles perpétrées jusqu'à présent en Turquie, a-t-il affirmé. M. Erdogan a lui aussi estimé que cet attentat avant une "dimension internationale" et souhaité la formation d'une "plateforme internationale de lutte commune contre le terrorisme". En tant que destination touristique d'importance, la Turquie est hautement sensible aux événements susceptibles de ternir son image à l'étranger. Les attentats pourraient également doucher l'optimisme grandissant de la Turquie sur son intégration future à l'Union européenne. Israël a dénoncé des "attentats terroristes criminels" et une délégation de l'Agence juive, chargée des affaires de la diaspora juive, a décidé d'envoyer une délégation en Turquie. "Une fois de plus, nous constatons que le terrorisme ne vise pas seulement Israël et les juifs, qu'il s'agit d'un défi mondial auquel les membres de la communauté internationale doivent répondre conjointement", a déclaré un porte-parole du ministère des affaires étrangères israélien. "Nous devons cesser de fermer les yeux sur les incitations à la haine qui émanent de certaines parties du monde, a-t-il ajouté. (...) Si nous ne combattons pas ces terroristes et le terrorisme, celui-ci aura la dessus." De son côté, le chef de la diplomatie israélienne, Sylvan Shalom, a appelé la communauté internationale à combattre les "forces du mal". M. Shalom, est arrivé dimanche matin à Istanbul et devrait se rendre dans la journée sur les lieux des attentats. La radio israélienne a indiqué qu'une équipe de quatre officiers experts de la police israélienne pour les enquêtes cirminelles a été dépêchée en Turquie ainsi qu'un groupe de volontaires du Zaka, une organisation spécialisée dans l'aide aux victimes d'attentats et catastrophes. Au Caire, le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, les a aussi condamnés, mais en a attribué la responsabilité à Israël. "La responsabilité de tout cela incombe à la politique israélienne", a affirmé M. Moussa. Le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, s'est dit "atterré par les pertes humaines" provoquées par ces "actes haineux". Le président américain, George W. Bush, a également condamné les deux attentats. "Je condamne dans les termes les plus vifs les attentats terroristes commis aujourd'hui à Istanbul, où diverses communautés religieuses de Turquie - musulmans, juifs et chrétiens - se sont épanouies ensemble pendant des siècles", a-t-il dit dans un communiqué. La Turquie, alliée des Etats-Unis au sein de l'OTAN, est l'un des pays musulmans qui entretiennent les relations les plus amicales avec l'Etat hébreu. Istanbul, ancienne capitale de l'Empire ottoman, abrite depuis longtemps une communauté juive, qui compte aujourd'hui environ 30 000 membres. Près de 35 000 juifs de nationalité turque, appelés "musevi" par leur compatriotes, vivent en Turquie. A Istanbul, ils habitent dans les quartiers les plus luxueux comme Macka, Sisli et Nisantasi. Dans un pays de près de 70 millions d'habitants, dont 99 % de la population est musulmane, la communauté juive est la seconde plus importante minorité, après celle des Arméniens, qui compte quelque 45 000 membres. Les attentats antisémites sont rares en Turquie. L'attentat de 1986 traumatisa la communauté juive qui n'avait jamais connu de problème au cours de ses 500 ans de présence dans l'Empire ottoman. |