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Une crise grave menacerait l'oléoduc "BTC", une route de l'or noir
jugée stratégique par les Etats-Unis

Marie Jégo
Le Monde - 06/11/2003

 

Si le conflit avec l'opposition en Géorgie tournait à l'affontement, un projet jugé stratégique par Washington pourrait être menacé : celui d'un oléoduc reliant Bakou, Tbilissi et le port turc de Ceyhan.

L'âpre bataille qui s'est engagée en Géorgie pour emporter la succession d'Edouard Chevardnadze risque de menacer un projet considéré comme stratégique par les Américains et honni par les Russes : celui de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), qui relie l'Azerbaïdjan à la Turquie, en passant par la Géorgie. La construction du "BTC", nouvelle route de l'or noir qui doit permettre d'acheminer le brut d'Azerbaïdjan et du Kazakhstan vers les marchés mondiaux, a d'ores et déjà débuté. Elle est censée s'achever en 2005. L'oléoduc pourra charrier un million de barils/jour jusqu'au port turc de Ceyhan, en Méditerranée.

Contesté pour son coût élevé (3,6 milliards de dollars) et sa réalisation difficile (1 760 kilomètres) dans des régions instables, le "BTC" devrait, en 2007, être doublé d'un gazoduc (le BTE). Il relierait le champ gazier de Shah Deniz en Azerbaïdjan à Erzurum en Turquie, via Tbilissi (Géorgie).

LE MAILLON FAIBLE

Ce double "corridor énergétique" est la clé de voûte de la politique américaine dans la région. Il s'agit pour Washington de rattacher les pays concernés, l'Azerbaïdjan et la Géorgie à peine sortis de leur tête à tête avec Moscou, à la Turquie, la deuxième armée de l'OTAN et le meilleur allié des Etats-Unis dans la zone. Cette alliance régionale serait alors en mesure de faire contrepoids à un axe Russie-Arménie-Iran.

La Géorgie se retrouve à l'épicentre de ce projet stratégique. Or le pays est au bord du démembrement. Près des deux tiers du territoire échappent au contrôle du pouvoir central, les frontières sont poreuses, la contrebande fleurit. En pleine déliquescence économique, rongée par la corruption et le règne des clans, la petite république des bords de la mer Noire apparaît comme le maillon faible du dispositif.

Au printemps 2003, le parlement géorgien a ratifié les termes d'un partenariat militaire avec les Etats-Unis. Les militaires américains sont désormais dispensés de formalités consulaires pour entrer ou sortir du pays et sont autorisés à transporter des armes sur le territoire géorgien. A la veille des élections législatives du dimanche 2 novembre, plusieurs responsables américains, dont l'ancien secrétaire d'Etat James Baker, le sénateur John McCain, le général John Shalikachvili et Strobe Talbott, sont venus manifester leur soutien à Edouard Chevarnadze.

Le président géorgien a dû récemment se tourner vers le voisin russe. Soucieux d'assurer un approvisionnement régulier en gaz à une population en proie à d'incessantes privations d'énergie. Il a signé, au printemps 2003, un accord avec Gazprom, le géant russe du gaz. Dorénavant le gaz fourni le sera à un prix "en phase avec le pouvoir d'achat des Géorgiens", a promis Alexeï Miller, le patron du groupe. Selon l'accord, Gazprom remettra en état le vieux gazoduc qui alimente, depuis l'époque soviétique, la Géorgie et l'Arménie.

"Mieux vaut se rapprocher de la Russie que de rester dans le froid et dans le noir", a expliqué M. Chevardnadze. Pour autant, ce rapprochement énergétique entre Moscou et Tbilissi porte un coup à la réalisation du "BTE", le gazoduc entre l'Azerbaïdjan et la Turquie cher à l'administration américaine. Devenu maître de la distribution du gaz en Transcaucasie, Gazprom pourrait voir d'un mauvais oeil la concurrence représentée par ce gazoduc. La manoeuvre n'a pas échappé à l'Américain Steve Mann, le responsable de la région Caspienne au département d'État. Il dénonça au printemps 2003 "le monopole croissant" de la compagnie russe dans la région.

OPPOSITION DE MOSCOU

Moscou n'apprécie pas plus la construction du Bakou-Tbilissi-Ceyhan, qui lui ôte le contrôle du transit du brut produit par ses anciennes "républiques soeurs". La Russie s'est fermement opposée à la réalisation d'un projet d'oléoduc sous la Caspienne, censé acheminer le pétrole issu des champs géants du Kazakhstan vers Bakou et le "BTC". Le statut de cette mer fermée, non résolu entre les cinq Etats qui la bordent, compromet le projet. En attendant le pétrole kazakh est acheminé vers Bakou par tankers.

La rentabilité du nouvel oléoduc ne pourra être atteinte que si le pétrole du Kazakhstan y transite, la seule production de brut azerbaïdjanais ne suffisant pas à le faire fonctionner à plein régime. Or le Kazakhstan -principale puissance pétrolière de la zone depuis la découverte, il y a trois ans, du champ géant de Kashagan- a d'autres projets en tête, notamment vers la Chine et vers l'Iran. Les importations de brut kazakh par Téhéran sont passées de 50 000 tonnes par mois en 2002 à 180 000 par mois au premier trimestre de 2003.

En outre, les autorités du Kazakhstan, en bisbille avec les majors occidentales chargées d'exploiter le brut, ne manquent jamais une occasion de rappeler qu'elles cherchent à "se tourner vers l'Est" pour leurs exportations. En attendant, c'est vers la Russie qu'est acheminé l'essentiel du pétrole kazakh. Et c'est ce même chemin qu'empruntera, du moins au début, le brut qui jaillira de Kashagan.

L'aval de la Banque mondiale à la construction du "BTC", annoncé mardi 4 novembre, et qui devrait être bientôt suivi de celui de la BERD, mettra-t-il fin à la vague de contestation organisée ces derniers mois par de nombreuses ONG (64 au total) contre le "corridor énergétique".

Plusieurs organisations craignent que les populations des pays concernés n'en retirent pas les bénéfices escomptés, la manne pétrolière étant confisquée par les élites au pouvoir, corrompues et peu soucieuses de bonne gouvernance. D'autres, notamment en Géorgie, s'opposent au tracé choisi, à proximité de zones écologiquement sensibles comme celle du parc naturel et des gorges de Borjomi, où est produite l'eau minérale géorgienne, source de revenus à l'exportation pour ce petit pays qui en est dépourvu.

Pour l'heure, les travaux préliminaires de construction de l'oléoduc valent à la Géorgie un taux de croissance de 8,6 % pour le premier semestre 2003. Une fois en service, le "BTC" devrait rapporter un milliard de dollars en investissements et 580 millions de dollars en taxes.

L'oléoduc serait alors une vraie manne pour l'Etat géorgien. Déficitaire de 50 millions de dollars pour 2003, le budget du pays -d'un montant total de 650 millions de dollars- voit chaque année 330 millions de dollars lui échapper. Il s'agit, selon la chambre de commerce américano-géorgienne, des taxes non acquittées sur les produits pétroliers qui transitent déjà par la petite république, délabrée économiquement et plus que jamais menacée d'instabilité politique.

 

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