Ankara prêt à régler la question chypriote Le Monde - 05/11/2003 La Turquie a saisi au bond la balle lancée mercredi par la Commission européenne, qui l'a exhortée à tout faire pour régler la question chypriote si elle souhaite améliorer ses chances d'adhérer à l'Union européenne (UE). L'exécutif européen a adopté un rapport mitigé sur les progrès réalisés par la Turquie, un peu plus d'un an avant l'échéance de décembre 2004, date à laquelle les négociations d'adhésion pourraient commencer si, en octobre 2004, les conditions sont jugées réunies par la Commission. A la lecture de ce document, on mesure l'ampleur des efforts que ce pays devra encore consentir pour obtenir l'assurance de rejoindre un jour l'UE, comme les dix pays candidats qui feront leur entrée le 1er mai 2004. L'ÉCHÉANCE DU 1er MAI La nouveauté de ce rapport par ailleurs sans surprise est le lien réalisé pour la première fois entre les perspectives d'adhésion et la résolution de la question chypriote. "La Commission estime que les conditions sont favorables à un accord général entre les deux communautés sur le problème chypriote avant l'adhésion de Chypre à l'Union européenne le 1er mai 2004", peut-on lire dans le "document de stratégie" de la Commission. L'absence d'accord pourrait constituer un obstacle sérieux aux aspirations européennes de la Turquie." Le commissaire européen à l'élargissement, Günter Verheugen, a estimé devant le Parlement européen que son institution ne faisait que constater l'évidence. "Ce n'est pas une condition, a-t-il dit. C'est un fait." La Turquie a immédiatement réagi positivement alors que, selon des diplomates, elle avait pourtant fait pression sur la Commission pour qu'elle s'abstienne d'une telle référence. "Nous voulons tous une solution au problème chypriote, a déclaré à Ankara le ministre des affaires étrangères turc, Abdullah Gul. Nous allons faire un grand effort pour résoudre le problème avant le 1er mai 2004." Les négociations pour la réunification de l'île, qui est divisée depuis 1974 entre sa partie turque, qui n'est reconnue que par la Turquie, et sa partie grecque, ont échoué. Pour la Commission, les autorités turques doivent absolument comprendre que le monde changera après le 1er mai 2004, date de l'adhésion de la partie grecque de Chypre à l'UE. Les Chypriotes grecs seront alors beaucoup moins enclins à accepter le plan de paix de l'ONU, que l'exécutif européen estime être en faveur des Chypriotes turcs. Le véritable calendrier pour un accord de paix est donc le printemps 2004, la Commission ayant toujours dit qu'elle était prête à aider la partie turque, qui est paupérisée, à adhérer en même temps en lui accordant d'importantes aides. Les responsables européens font preuve d'un certain optimisme sur ce dossier malgré les difficultés. "Nous avons des signaux d'Ankara", a dit l'un d'eux. Mais ces signaux risquent de se heurter à une forte résistance de l'armée turque, qui soutient le vieux dirigeant de la République de Chypre, Rauf Denktash, opposé au plan de paix. CHYPRE, OBSTACLE PRINCIPAL MAIS PAS UNIQUE Si le gouvernement turc parvient à surmonter ces obstacles, la voie vers l'adhésion à l'UE sera pratiquement ouverte. "On commencera à négocier tout de suite après le rapport de décembre 2004 si l'évaluation est positive, souligne-t-on à la Commission. Et les négociations ne dureront pas quinze ans." Les réserves des pays comme l'Allemagne et le Luxembourg, qui affirmaient il y a quelques années que l'UE était un "club chrétien", ont en effet sauté, même si de longues périodes de transition devraient être mises en place avant d'accepter la libre circulation des travailleurs turcs dans l'UE. Mais un accord à Chypre ne serait pas suffisant. "Nos amis turcs ne doivent pas penser qu'un accord sur Chypre suffira pour leur ouvrir la porte de l'Union", a expliqué un haut responsable de la Commission européenne. Cette dernière reconnaît que "le gouvernement turc a fait montre d'une grande détermination pour accélérer le rythme des réformes législatives dans les domaines couverts par les critères politiques", souligne-t-elle dans son rapport. Quatre trains de réformes politiques ont été adoptés l'année dernière, notamment sur la liberté d'expression, les droits culturels et le contrôle civil des militaires qui rapprochent la Turquie du respect des critères politiques d'adhésion. Mais la mise en uvre de ces réformes est selon Bruxelles freinée par l'armée et l'appareil d'Etat kémaliste : dans certains cas, comme l'enseignement en langue kurde, ou la torture, il s'agit selon elle carrément d'obstruction. "Il convient de renforcer la mise en uvre des réformes, ce qui suppose que toutes les institutions et personnes concernées en acceptent l'esprit", écrit la Commission qui regrette que "les organes exécutifs à tous les niveaux" ont "limité la portée des réformes en imposant des conditions restrictives". Dans le domaine économique, l'accent est mis sur la corruption, qui freine les progrès de la Turquie. "La conclusion politique est très claire : la Turquie doit être saluée pour ses progrès, surtout le nouveau gouvernement, mais il y a un effort à faire dans la mise en uvre", a expliqué un responsable de la Commission. |