Qu'est-ce qui freine l'intégration ? Par Alain-Gérard Slama Le Figaro - 24/01/2005 Après avoir longtemps cru que les travailleurs étrangers repartiraient dans leur pays d'origine au terme de leur contrat, les pays européens ont découvert, au milieu des années 1980, que leurs «migrants» étaient devenus des immigrés, décidés, en dépit des obstacles linguistiques et religieux, à rester et à faire souche sur la terre d'accueil. Le réveil a eu beau être tardif, cela fait vingt ans maintenant que le problème de l'intégration de ces populations est posé. Or loin de s'apaiser, les difficultés n'ont cessé de s'aggraver, au point de devenir une véritable obsession.
On pouvait prévoir que la société française serait la plus directement touchée, en raison de son passé colonial et d'une tradition unitaire qui n'a son équivalent dans aucun autre pays européen. Mais chez tous nos voisins, le malaise a pris des proportions comparables. Partout, les modèles politiques nationaux sont remis en cause. La contestation a commencé à venir des partis extrêmes, nationalistes d'un côté, multiculturalistes de l'autre. Elle touche à présent les partis modérés, qui s'accordent presque tous à estimer que les fondements des institutions et des systèmes de droit nationaux doivent être repensés, voire faire l'objet de révisions déchirantes. En France, la pratique des discriminations positives et la reconnaissance des droits culturels ont cessé de faire horreur. Assumées par une partie sans doute majoritaire de la gauche social-démocrate, ces idées sont caressées avec l'ardeur du néophyte par la droite libérale, par les centristes, avec M. Borloo, et même par les néo-gaullistes, de M. Sarkozy à M. Balladur, dont le dernier essai est consacré à La Fin de l'illusion jacobine.
De tous côtés, chacun compte sur l'influence des institutions européennes pour que la diversité et la différence soient prises en compte dans le droit français. Or au même moment, nos voisins s'interrogent eux aussi sur la pertinence de leur propre modèle. Parallélisme des problèmes posés, recherche avide de solutions chez le voisin, tel est le climat qui dominait, à la fin de la semaine dernière, un colloque franco-allemand sur l'intégration, réuni dans un haut lieu européen, le château de Genshagen, près de Berlin, sous l'égide d'un des hommes qui ont le plus contribué aux échanges intellectuels entre les deux pays, l'historien Rudolph von Thadden.
Parallélisme des problèmes posés : en France, dans l'attente des chiffres qui seront publiés par la Commission nationale consultative des droits de l'homme le 21 mars prochain, nous savons que l'année 2004 a atteint un niveau de violence raciste et antisémite qui est le double de celui de l'année 2003 et qui est sans précédent depuis 1990. En Allemagne, Rita Süssmuth, ancienne présidente du Bundestag, dressait un bilan aussi noir. L'Allemagne a beau compter des représentants de l'immigration au Parlement, ce qui n'est pas le cas de la France, partout, observait-elle, les mêmes causes engendrent les mêmes effets. Le choc principal dont, nous semble-t-il, on devrait tenir compte quand on aborde la question de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, a été la visibilité soudaine de la religion des Turcs, sous l'influence islamiste, dans l'espace allemand. L'autre problème est l'ignorance de la langue, en particulier chez les femmes turques. Les deux obstacles conjoints sont explosifs. «On pardonne à un Grec qui parle mal l'allemand. On ne pardonne pas à un Turc.»
Pour répondre aux multiples défis de l'intégration, le système fédéral n'est pas mieux armé qu'un autre. Interrogé sur la composition de la commission fédérale des associations d'immigrés qu'il préside, Mehmet Tanriverdi a répondu que son organisation ne comporte aucune association turque : la plus grande association musulmane en Allemagne est dirigée par l'Etat turc.
Une loi, mise en vigueur en janvier, favorise l'apprentissage obligatoire de l'allemand. Après s'être inspiré du système français du droit du sol, qui implique un effort continu d'éducation, le gouvernement allemand songe à reprendre également à son compte la formule du contrat d'intégration, lancée par Jacques Chirac à la fin de 2002. L'Allemagne, nous a appris Dietrich Thränhardt, politologue allemand, nous envie nos écoles maternelles ; elle envisage également de créer un musée de l'immigration, dont le financement serait privé, afin de mieux intégrer la mémoire des immigrés à la mémoire de la nation. La loi sur le voile est encore mal comprise en Allemagne, où il a fallu, pour expliquer sa genèse, que Blandine Kriegel, présidente du Haut conseil à l'intégration, et Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de l'Observatoire statistique de l'immigration et de l'intégration, associent leur talent et leurs efforts. Mais, de l'aveu général, le drame vécu par les Pays-Bas où, comme le rappelait Jacqueline Costa-Lascoux, on ne peut plus enseigner Erasme dans certaines écoles, a fortement contribué à briser les certitudes des partisans de solutions multiculturelles. Surtout, ce qui ressortait de plus clair de cette rencontre et qui a nourri les conclusions d'Albert Maximilian Schmidt, président de l'Office fédéral allemand, homologue de notre Haut conseil à l'intégration, de Wilhelm Heitmeyer, directeur du principal institut de recherche allemand sur les conflits et la violence, et de François Scheer, ancien secrétaire général au Quai d'Orsay et ancien ambassadeur de France à Berlin , est qu'on ne demande à aucune nation européenne de renoncer à son modèle ! Et cela, pour au moins deux raisons. La première, suggérée par la politologue Catherine Withol de Wenden, est qu'aucun modèle n'est évidemment pur. Chacun doit sa complexité à la langue et à l'histoire. La France n'est pas plus jacobine que l'Allemagne n'est communautarisée. Les emprunts souhaitables d'un modèle à l'autre n'impliquent pas que chacun renonce à des principes d'organisation fondés à la fois sur la raison et sur l'expérience. En revanche, aucune démocratie ne peut accepter en son sein des groupes qui subordonnent l'intérêt général à la priorité d'intérêts étrangers. Aucun modèle européen ne peut accepter de laisser entrer sur le sol national les conflits religieux et interethniques qui secouent le reste du monde en l'occurrence, l'Europe centrale et le Moyen-Orient. La seconde raison ressortait du décalage entre les témoignages des représentants français et allemands des associations d'aide aux immigrés présents à ce colloque. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les associations allemandes cherchent de façon pragmatique à aider les minorités venues d'autres cultures à s'adapter individuellement aux moeurs, à la langue et aux institutions allemandes. Leurs homologues français semblent avoir surtout en tête de permettre aux immigrés d'échapper au drame supposé de l'aliénation culturelle en préservant, le plus possible, leur organisation communautaire, leur langue, et leurs moeurs originelles. Le pire obstacle à l'intégration n'est pas l'excès de confiance d'une nation dans le modèle façonné par son histoire, mais l'incapacité d'en développer, ici et maintenant, les adaptations nécessaires, la tentation de basculer, par réaction, dans la direction inverse. Le principal frein à l'intégration des autres à une société est le doute qui la ronge. |