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Quatorze ans après son renvoi, Siham rêve toujours de passer le bac

Xavier Ternisien
Le Monde - 10/02/2004

 

Témoignage : "J'étais la meilleure de la classe... Puis je me suis retrouvée toute seule face à mes livres".
L'affaire a fait moins de bruit que celle du collège de Creil (Oise), et pourtant elle s'est déroulée à peu près au même moment, dans le même département. Le 16 janvier 1990, le conseil de discipline du collège Louis-Pasteur de Noyon décidait l'exclusion définitive de trois adolescentes qui refusaient de retirer leur foulard en classe. Les jeunes filles ne voulaient pas non plus aller à la piscine.

A l'époque, Siham avait 14 ans. Ses sœurs, Nadia et Salima, avaient 13 et 10 ans. L'aînée vit aujourd'hui à Paris, dans le 18e arrondissement. Cette mère de famille de 28 ans exerce une activité d'assistante maternelle, en libéral. "Les parents m'acceptent comme je suis, avec mon voile", précise-t-elle. Siham est émue de remuer tous ces souvenirs. "Je vous parle avec mes tripes, dit-elle pour se faire pardonner ses emportements. Bien des choses seraient différentes si cette exclusion n'avait pas eu lieu... J'étais la meilleure élève de la classe, on était bien. C'est l'affaire de Creil qui a changé tout ça."

La jeune femme se souvient du jour où elle a quitté définitivement l'école. "Quand ça arrive, vous ne comprenez pas. Du jour au lendemain, je me suis retrouvée toute seule dans ma chambre, face à mes livres. Les professeurs qui m'aimaient tellement n'ont jamais demandé de mes nouvelles. C'était très dur..."

L'adolescente a suivi sa classe de troisième par correspondance. Elle a passé le brevet des collèges. Puis, en seconde, elle a craqué. "C'était panique à bord. Devant cette pile de documents, je ne comprenais plus rien. J'avais 15 ans, j'ai arrêté l'enseignement à distance avec le CNED. J'ai prévenu par courrier que j'abandonnais. Je n'ai pas été relancée. C'est très lâche de la part de la société de laisser tomber des élèves comme ça." Elle poursuit son histoire, avec des tremblements dans la voix : "Je n'ai rien fait. J'ai laissé le temps passer. Puis est arrivé l'âge où je devais me marier."

Siham a épousé son mari à 16 ans, elle a eu des enfants "tout de suite". "C'est quelque chose que je ne regrette pas. Mon sort n'est pas mauvais. J'ai trois enfants, ma petite vie familiale. Mais la Siham qui aurait étudié ne serait pas la même. Je ne baisse pas les bras. Un jour, je passerai le bac. J'ai envie de savoir ce qu'il y a après les fractions ! Il y a bien des personnes âgées qui passent le bac, non ?"

Pourquoi n'a-t-elle pas enlevé le foulard quand il était encore temps ? "C'était ancré dans mon identité. Le foulard, ça faisait partie de notre éducation. On l'a pris tel quel. Je me souviens d'une phrase que j'ai dite à un professeur : "Si vous me demandez d'enlever mon foulard, je me trouverai nue"." Siham avait commencé à se couvrir d'un foulard vers l'âge de 10 ans. "On a vu notre maman le porter. Avec mes sœurs, on a toutes voulu se voiler en même temps. A l'époque, il n'y avait pas la solution du bandana au collège. C'était tout ou rien. Mon père nous a demandé d'enlever le voile pour rester scolarisées. J'ai refusé. Mes deux sœurs ont fini par accepter de le retirer à la porte du collège. Elle sont allées jusqu'au bac."

Siham vit très mal le débat actuel sur le voile : "Ce qui se passe réveille de la colère en moi. J'aurais aimé qu'on se penche sur le cas de ces filles qui sont françaises et qui ne peuvent pas retirer le voile. J'aurais aimé qu'on accepte les foulards discrets. Bien sûr, il y a des filles voilées qui peuvent avoir un comportement agressif. Mais la plupart sont des filles ouvertes, qui participent activement à la vie de la classe. Si elles sont renvoyées, qu'est-ce qu'elles vont devenir ? Nous, on veut cette science, on veut ces études !"

La jeune femme a une fille de 12 ans, qui va entrer au collège à Paris. Elle n'a pas de voile. "Si elle veut le porter et qu'elle risque l'exclusion, je lui demanderai de l'enlever, comme avait fait mon père. Il n'est pas question que ma fille revive la même chose que moi !" Elle songe éventuellement à une école confessionnelle. "S'il y a une école musulmane à proximité, j'y mettrai ma fille."

    

 

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