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Trois enseignants sur quatre veulent l'interdiction des signes religieux

Philippe Bernard
Le Monde - 05/02/2004

 

Alors que le projet de loi sur la laïcité est débattu à l'Assemblée nationale depuis mardi 3 février, le premier sondage consacré aux enseignants, par CSA pour "Le Monde" et "La Vie", montre qu'ils sont majoritairement favorables à la sévérité face au voile islamique dans les établissements scolaires.

Les enseignants l'ont voulue, ils vont l'avoir. La loi sur la laïcité qui sortira du débat ouvert, mardi 3 février, à l'Assemblée nationale, est souhaitée depuis quinze ans par de nombreux enseignants. Le sondage de l'institut CSA pour Le Monde et La Vie (à paraître jeudi 5 février), effectué par téléphone du 22 au 24 janvier sur un échantillon national représentatif de 504 enseignants de collèges et de lycées publics, jauge pour la première fois la popularité de ce texte, quelques jours avant son adoption, dans le milieu le plus directement concerné par l'interdiction des signes religieux à l'école.

C'est peu dire que les enseignants approuvent la perspective - longtemps restée très hypothétique -, d'une loi. Avec un rapport de force de trois contre un, le principe du texte est plébiscité, plus nettement encore que dans l'ensemble de la population où un sondage similaire donnait, en décembre 2003, 69 % d'opinions favorables à la loi. Largement majoritaire, cette tendance est particulièrement marquée parmi les femmes, les jeunes enseignants, ceux qui exercent dans les zones d'éducation prioritaire (ZEP), ceux qui ne se sentent proches d'aucun syndicat, ainsi que chez les électeurs de droite.

ASSIDUITÉ ET MIXITÉ

La vigueur des enseignants est appuyée par le fait que 57 % d'entre eux approuvent la version du texte présentée comme la plus radicale et que défend le PS, celle qui emploie le mot "visible" pour désigner les signes interdits, de préférence à celui d'"ostensible" proposé par la commission Stasi et retenu par le gouvernement, mais considéré comme prêtant davantage à interprétation.

Sur leur lancée, les professeurs approuvent même à 72 % l'interdiction des insignes politiques, qui n'a pas été retenue dans le projet de loi. La crainte d'une atteinte à la liberté d'expression reconnue aux élèves par la loi d'orientation scolaire de 1989 et que la génération précédente, la leur, a conquise, ne semble donc pas les effrayer.

L'interdiction des signes tant religieux que politiques dans les établissements scolaires constituerait-elle, aujourd'hui, le socle concret de la laïcité pour les enseignants ? Le sondage plaide fortement en ce sens : considérée isolément, la laïcité à l'école est considérée comme "quelque chose de très important" par 69 % des enseignants et d'"assez important" par 24 %, soit un total de 93 %.

Pourtant, les enseignants n'oublient pas que les signes religieux ou politiques sont loin de constituer la première des difficultés auxquelles ils sont confrontés : sur la liste des sujets de préoccupation du moment, la laïcité ne vient qu'en onzième position, loin derrière l'échec scolaire et la défense du service public. Plus directement concernés, les professeurs exerçant leur métier dans une ZEP hissent la laïcité au cinquième rang.

Dans ce contexte, le rôle symbolique mais central du foulard islamique apparaît nettement dans le sondage. Si les enseignants sont peu nombreux à se dire confrontés à des situations scolaires mettant en scène le foulard (91 % n'ont aucune élève voilée dans l'établissement où ils enseignent et 65 % n'en ont même jamais vu dans leur carrière), ils sont 78 % à considérer que "le port du voile à l'école" est un problème important, les électeurs de droite partageant encore plus ce sentiment que ceux de gauche.

Cette conviction semble se nourrir du constat que "des pratiques "communautaristes" se développent" dans les établissements scolaires : 62 % des enseignants partagent ce sentiment (et même 74 % parmi ceux affectés dans les ZEP). A cet égard, le voile islamique n'est pas seul en cause : seules 28 % des personnes interrogées estiment que "de plus en plus" d'élèves le portent. Ils sont même 88 % à partager la conviction qu'"on parle trop dans les médias" des filles voilées.

Parmi les autres attitudes qui remettent en question la laïcité, certaines sont nettement caractérisées : celles qui malmènent des principes de type collectif, comme l'assiduité (refus de suivre les cours de sciences ou d'éducation physique) et la mixité, sont largement considérées comme inacceptables. Mais, de façon inattendue, des comportements individuels comme le fait de rompre le jeûne du ramadan pendant les cours ou la demande de viande halal ou casher à la cantine sont majoritairement tolérés.

PARTISANS DE LA MANIÈRE FORTE

Les mêmes nuances apparaissent lorsqu'on interroge les enseignants sur l'attitude qu'ils adopteraient devant une élève voilée après l'adoption de la loi. Les deux tiers d'entre eux (65 %) chercheront en premier lieu un compromis, tandis que 19 % seront plus expéditifs en exigeant simplement le retrait du voile avant de réclamer l'exclusion en cas d'échec de leur démarche. Seuls 15 % refuseront l'exclusion même si aucun terrain d'entente ne peut être trouvé.

Au total, 84 % des professeurs envisagent donc d'aller jusqu'à l'exclusion. Les hommes, les professeurs de ZEP et les proches de la majorité sont plus largement partisans de la manière forte. Mais sur cette question comme sur les autres, le clivage gauche-droite n'est guère discriminant : la proximité politique ne fait que nuancer les appréciations sans les commander.

Au total, tout se passe comme si les enseignants avaient d'autant plus besoin d'être rassurés par le vote d'une loi et le soutien de leur hiérarchie (86 % pensent qu'ils en bénéficieront une fois le texte adopté) qu'ils exercent dans des conditions difficiles. Mais la disparité des attitudes revendiquées sous l'empire de la loi nouvelle semble indiquer que, même après son vote, les équipes éducatives n'envisagent pas être privées de leur pouvoir d'appréciation et de négociation.

    

 

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