Liberté, égalité, fraternité... laïcité Anne Fulda Le Figaro - 18/12/2003 Après des mois d'un débat passionné, Jacques Chirac a tranché : il s'est prononcé en faveur d'une loi interdisant les signes religieux «ostensibles» tels que le voile dans les écoles. Il a en revanche refusé l'instauration controversée de deux jours fériés juif et musulman dans le calendrier scolaire. Le chef de l'Etat a aussi préconisé une loi empêchant qu'un patient puisse refuser «de se faire soigner par un médecin de l'autre sexe» à l'hôpital public. On était prévenu, le président de la République n'entendait pas parler seulement de laïcité et encore moins réduire la portée de son discours à la simple question du voile. Il voulait «brasser large», comme prévenait drôlement, il y a quelques jours, l'un de ses conseillers. Il voulait parler de la France, de ses fondements, de ses principes. Bref, s'inscrire dans l'Histoire, la grande, tout en n'oubliant pas la petite et la proximité des élections régionales. Il devait aussi parvenir à concilier dans un même discours le Chirac rad-soc, petit-fils d'instituteur et garant des valeurs de la République, et le chantre du dialogue des cultures, le chef de l'Etat français adulé dans les pays arabes.
Il y est plutôt bien parvenu. En prononçant, hier, à l'Elysée, son discours «relatif au respect de laïcité dans la République», Jacques Chirac a effectivement «brassé large». Il a prononcé des paroles qui ont pu rassurer tant le président de la Conférence des évêques, Mgr Ricard, le recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubaker, ou le grand rabbin Joseph Sitruk que les auteurs des professeurs du livre choc La République des territoires perdus. Il a lu un discours dont l'équilibre a visiblement été savamment dosé pour satisfaire également tant les représentantes de la rédaction d'Elle et les féministes «historiques» comme Antoinette Fouques ou Elisabeth Badinter, présentes, elles aussi, dans les salons d'honneur de l'Elysée, que les élus craignant que l'on ne veuille faire reculer la place de la religion dans la société.
Dans ce texte solennel de près de quarante minutes, le président de la République a parlé de laïcité, certes, mais aussi d'égalité des chances, en fixant «une nouvelle ligne de front qui passe désormais dans les quartiers». Il a parlé de politique d'intégration, de lutte contre le racisme et l'antisémitisme, mais aussi d'égalité entre les filles et les garçons en soulignant que «le combat pour les valeurs de la République doit nous conduire à nous engager résolument en faveur des droits des femmes et de leur égalité véritable avec les hommes».
Le chef de l'Etat s'est prononcé, comme c'était prévisible, pour une loi qui interdise «les signes ostensibles» religieux à l'école, et qui sera discutée en urgence au Parlement en 2004 afin d'être applicable à la rentrée de 2004. Il a aussi souhaité qu'une loi s'applique à l'hôpital «où rien ne saurait justifier qu'un patient refuse, par principe, de se faire soigner par un médecin de l'autre sexe», voire dans les entreprises.
Mais, au-delà de ses mesures, Jacques Chirac a en fait tout simplement parlé de la France. Et il a puisé dans son Mallet et Isaac. Il a ainsi évoqué dans un même élan «la longue marche vers l'unité qui a dessiné notre territoire et forgé notre Etat, de l'édit de Nantes aux lois de séparation de l'Eglise et de l'Etat, de la déclaration de 1789 au préambule de 1946, de l'abolition des privilèges la nuit du 4 août à celle de l'esclavage, le 27 avril 1848». Il a rappelé «l'héritage singulier» qui fait «la force et la fierté» du peuple français, ou encore «la diversité assumée» qui est au coeur de son identité. Il a vanté le «melting-pot» à la française, cette succession de vagues d'immigration qui, des Italiens, «arrivés massivement avec la première révolution industrielle», aux «ressortissants du Maghreb et de l'Afrique noire» a contribué «à forger notre pays».
Bref, il a parlé de ce qui fait le ciment de la nation. Il a évoqué «son drapeau, sa langue, son histoire» et ces valeurs qui, depuis plus de deux cents ans, «fondent la singularité de notre nation : la liberté, garantie par la primauté de la loi sur les intérêts particuliers, l'égalité des femmes et des hommes, l'égalité des chances, des droits et des devoirs». Et, enfin, «la fraternité entre tous les Français, quelles que soient leur condition et leur origine».
Une façon lyrique d'introduire la seule question sur laquelle s'est focalisé le débat sur la laïcité depuis de longs mois, c'est-à-dire l'interdiction du voile ? Pas seulement. «Plutôt un message de fierté sur la force du modèle français», explique-t-on dans l'entourage du chef de l'Etat. Un message de confiance aussi dans la capacité de rebond, «de nouveau sursaut» de «cette vieille terre de chrétienté où s'est aussi enracinée une tradition juive qui remonte à près de deux mille ans», de cette «terre de catholicisme qui (...) a su reconnaître finalement toute leur place aux protestants», de «cette terre d'ouverture enfin pour les Français de tradition musulmane qui sont partie intégrante de la nation».
Ainsi, Jacques Chirac a voulu affirmer hier que la réponse à l'évolution du monde n'était pas «dans l'infiniment petit du repli sur soi ou du communautarisme». Tout en justifiant sa décision de ne pas faire de l'Aïd-el-Kébir et de Yom Kippour deux nouveaux jours fériés, il a expliqué pourquoi il refusait «d'engager la France dans cette direction» : «Elle y sacrifierait son héritage. Elle y compromettrait son avenir. Elle y perdrait son âme», a-t-il affirmé. L'auditoire a visiblement apprécié. |