La communauté turque de France souffre d'isolement et de "méconnaissance" PARIS (AFP - 16/12/2004) - Les Turcs de France ne comprennent pas les réserves de la France et se sentent incompris, tout en reconnaissant une intégration difficile, alors que le sommet européen doit se prononcer jeudi sur l'ouverture des négociations sur l'entrée de la Turquie dans l'UE. Président du centre culturel Anatolie, à Paris, Fitrat Onger témoigne d'un sentiment d'"injustice", d'"incompréhension", dans la communauté turque. "Les Français ne nous connaissent pas et nous confondent avec les Arabes, et beaucoup sont sensibles au lobby arménien", dit-il, reconnaissant que la diversité de l'immigration turque et sa "difficile intégration" ne facilitent pas les choses. "C'est vrai, nous sommes très dispersés", dit-il, évoquant les sept lieux de prière différents à Paris, appartenant chacun à une tendance différente. "Les Turcs sont intégrés économiquement, mais ils restent refermés sur eux-mêmes", reconnaît-il, un repli nationaliste plus que religieux. Ils sont environ 380.000 en France, sur 3 millions au sein de l'UE, dont la moitié en Ile-de-France, selon le démographe Stéphane de Tapia. Parmi eux, les Kurdes, dont l'immigration est plus récente, sont environ 150.000. La majorité est sunnite mais une forte minorité alevi, turque ou kurde, joue un rôle important. "Ils ont intégré l'idée républicaine et la laïcité et jouent le rôle d'intermédiaire avec la société française, comme syndicalistes, médiateurs scolaires, interprètes", dit le chercheur. Sans oublier une minorité chrétienne assyro-chaldéenne, en Seine-Saint-Denis, et une minorité de juifs. La réputation de "bosseurs", ne rechignant pas à la mobilité, est méritée. Lorsqu'un secteur, comme la confection, leur est grignoté par les Chinois, ils se recyclent dans la retoucherie. On compte aujourd'hui 4.200 retoucheries turques en Ile-de-France, 7.200 points de restauration rapide, le reste se concentrant sur le bâtiment, selon Fitrat Onger. Immigration essentiellement rurale, le nombre d'étudiants reste faible (2.000 environ). Mais l'origine rurale n'explique pas seule le repli culturel et identitaire des Turcs de France. "La Turquie a changé, les enfants de la campagne turque sont souvent plus +avancés+ que les enfants turcs des banlieues défavorisées", affirme Stéphane de Tapia, ce qui provoque des malentendus souvent dramatiques lors des mariages arrangés entre familles originaires du même village. "De plus en plus de filles ou garçons turcs renâclent, mais en France, le mariage arrangé reste pour les parents le dernier rempart contre l'assimilation", dit-il. Pour Fitrat Onger, les mariages arrangés, dont l'objectif est souvent de permettre à un parent de venir en France, "deviennent une vraie catastrophe", "60% se terminent par un divorce dans les 18 mois". Un "non" de l'UE vendredi provoquerait une "blessure symbolique grave" chez les jeunes, affirme Gaye Petek, directrice de l'association Elele. "Ils risquent de se sentir victimes et donc aigris vis-à-vis de la France, ce qu'ils n'ont jamais été, à la différence des jeunes Beurs". Ils pourraient avoir la tentation de retourner en Turquie, dit-elle, comme certains le font depuis peu, pour échapper au contrôle des parents, tout en les rassurant. "Cela sera plus difficile pour nous, qui essayons de leur montrer qu'on peut être critique par rapport à la culture des parents, sans être coupable de trahison, et être Français", dit-elle. |